Les Castagnettes de Carmen # 54
Peter Grimes à l’Opéra de Lyon du 9 au 21 mai
Après Wozzeck en début de saison, l’Opéra de Lyon nous présente un nouveau personnage solitaire et torturé : Peter Grimes. Mais alors que le héros d’Alban Berg présentait tous les traits de la victime, celui de Benjamin Britten est beaucoup plus complexe et ambigu, et suscite de bout en bout un sentiment de malaise qui fait tout l’intérêt de l’œuvre.

Peter Grimes (Sean Panikkar) est pêcheur dans un bourg anglais, dont les habitants manifestent à son égard une sourde hostilité. Il faut dire que ses apprentis, qu’il recrute dans un orphelinat, ont une fâcheuse tendance à mourir prématurément dans des circonstances douteuses. John, le dernier qu’il ait embauché, présente d’ailleurs de vilaines meurtrissures, qui font suspecter de mauvais traitements.
La communauté villageoise fait corps pour dénoncer les maltraitances de Grimes et exiger son châtiment. Pourtant, pris individuellement, chacun de ses membres paraît bien loin de l’honorabilité dont il se prévaut : le pharmacien Ned Keene (Alexander de Jong) délivre illégalement du laudanum à une veuve, Mrs. Sedley (Katarina Dalayman), qui colporte les pires rumeurs, Bob Moles (Filipp Varik) est un fanatique religieux dont l’intransigeance vertueuse n’empêche pas l’ivrognerie, Auntie (Carol Garcia) héberge dans son pub deux « nièces » manifestement peu farouches et fort appréciées de sa clientèle masculine, le révérend Addams (Erik Arman) et le juge Swallow (Thomas Faulkner) sont des pleutres… Parmi cette foule de lâches et d’hypocrites haineux, seuls l’institutrice amoureuse Ellen (Sinéad Campbell-Wallace) et l’ambigu capitaine Balstrode (Andrew Foster-Williams) apportent un peu de réconfort à Peter Grimes, tout en étant troublés par son comportement et la répétition des malheurs de ses apprentis.
Dans cette lutte entre l’individu et la foule, le premier apparaît clairement comme la victime de la médiocrité et de la veulerie de la seconde : la mise à l’écart produit la différence, qui se renforce à mesure que s’intensifie l’ostracisme. Si elle n’est pas explicitement figurée dans l’œuvre de Britten, qui connaissait bien le sujet, l’homosexualité de Peter Grimes est une piste d’interprétation évidente que le metteur en scène Christof Loy développe intelligemment, non seulement en accentuant les éléments qui l’appuient — l’incapacité de Grimes à accepter la proposition de mariage d’Ellen et les réactions négatives à son contact — mais en ajoutant l’attirance que lui et son apprenti peuvent susciter chez d’autres hommes.

Sur la scène, quelques chaises, un canapé et, surtout, le lit de Grimes qui figure son insaisissable intériorité que tous et toutes cherchent à forcer. Répondant à ce dépouillement, la mise en scène s’appuie sur les déplacements pour accentuer la dramaturgie ; ceux du chœur, qui incarne la communauté villageoise, présentent le caractère compact des collectifs soudés par la peur et la haine. Le chef Wayne Marshall, que l’on a entendu il y a peu diriger le Candide de Leonard Bernstein, démontre une nouvelle fois que le répertoire du XXe siècle constitue son élément. Les acclamations qu’il a reçues le soir de la première étaient des plus méritées.Carmen S.
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Carmen Sternwood