Cela fait deux jours que j’ai pris mes marques en UPL, et je sais enfin ce que cette abréviation signifie : « Unité psychiatrique de liaison ». Je fume avant le petit-déjeuner avec Audrey, Jess et David, lorsque Marie-Pierre débarque en chemise d’hôpital dans la cour. Il fait trois degrés, c’est l’hiver…


Bien sûr, elles se font rapidement renvoyer, car les aides-soignantes n’ont pas le temps de s’occuper de ce problème dans l’immédiat.

Nous attendons dans la cour. Nous fumons en silence, avant qu’ils ne nous distribuent les premiers cachets de la journée, puis le petit-déjeuner.
Les anciens, eux, marchent déjà depuis des heures. Ils sont debout depuis quatre heures du matin, à tourner en rond, à attendre sans vraiment savoir quoi, ou dans la salle TV, où ils regardent en boucle les chaînes d’info en continu.


Les temps forts en UPL étaient toujours les mêmes : l’attente des cachets et l’arrivée des repas. Deux moments censés structurer les journées, mais qui, pour moi, soulignaient surtout l’étrangeté du lieu. Mon premier soir fut un choc. Assise là, au milieu d’inconnus déjà engloutis par le silence, j’essayais de comprendre où j’avais atterri.
L’attente des médicaments se faisait dans une atmosphère épaisse, presque étouffante. Les chaises grinçaient, les regards perdaient leur direction, et moi, je tentais de ne pas me noyer dans l’angoisse des autres. Un petit être bleu—né de ma propre fébrilité—hurlait dans un coin invisible : « Mes cachetons !! » comme si tout dépendait de cette distribution ritualisée.


Puis venait l’autre moment : le repas. Servi dans des barquettes en plastique, comme si la fadeur du contenant devait s’accorder à celle du contenu. Silence de mort. Même les couverts semblaient hésiter à bouger. Autour de moi, chacun affrontait son assiette comme on affronte une mauvaise nouvelle. Les regards vides, les épaules tombantes, l’air résigné.

Moi, au milieu de cette mise en scène involontaire, je comprenais que mon seul refuge serait le dessin. La seule manière de transformer l’inconfort en quelque chose que je pouvais tenir entre mes mains. Un moyen subtil de reprendre un peu de contrôle, alors même que tout semblait m’échapper.
Dans ce lieu sordide où le temps ne passait pas, tracer des lignes, inventer des couleurs, c’était garder vivante une partie de moi que rien ne pouvait anesthésier.



Parmi elles, il y a Céline. La plus jeune, la plus lumineuse aussi. À seize ans, elle navigue dans cet univers qui n’est pas fait pour elle, avec sa douceur maladroite et son besoin de contact. Autiste Asperger, elle offre des câlins comme d’autres offrent un sourire : spontanément, intensément, sans filtre. Surtout aux hommes, ce qui complique tout dans un lieu où la vulnérabilité flotte dans l’air comme une brume épaisse.
Elle tombe amoureuse en un regard, en une phrase, en une présence. Et lorsque son cœur s’emballe, rien ne peut l’arrêter : elle poursuit l’être élu jusque tard dans la nuit, persuadée d’exprimer un amour pur, simple, évident. Mais le monde, lui, est plus dur. Plus opaque. Et pour elle, chaque incompréhension devient une blessure invisible.

Céline n’a rien à faire ici. Cela saute aux yeux. Sa mère le sait mieux que personne : elle vient chaque jour, avec une inquiétude fatiguée mais tenace, et se bat sans relâche pour qu’elle intègre un centre adapté. Un endroit où sa différence serait comprise, accompagnée, au lieu d’être mal tolérée. Mais les portes restent closes, les dossiers stagnent, les réponses n’arrivent jamais.
Et pourtant, malgré tout, Céline sourit. Elle s’accroche à ce qu’elle peut : un dessin, un câlin, un pull à motif de renne qui semble avoir gardé la chaleur de quelqu’un qu’elle aime.
Dans ce lieu où l’on ne croit plus en grand-chose, Céline rappelle que la vulnérabilité peut aussi être une forme de beauté. Une beauté qui survit, même là où rien ne semble fait pour elle.

To be continued…
Liens utiles :
HP de Lisa Mandel, diagnostic en terre d’asile
Union nationale de familles et amis de personnes malades et/ou handicapées psychiques