Journal d’un prisonnier

1/4 d’heure au centre commercial

Noël et sa magie. La grâce des cadeaux de Noël. Un plaisir. Sincère et contraint. Des fois je zappe, volontairement. Je me dis qu’on s’est offert un truc sympa, ensemble. Un voyage à Istanbul cet été, un autre à New-York l’an dernier, pourquoi devrions nous nous offrir un bidule à Noël ou pour notre anniversaire précisément ? Mais c’est la norme et quand je ne le fais pas, je le regrette, je me sens con. Alors je me contrains un peu à le faire. Moi, je préférerais aller manger un poulet de Bresse aux morilles à Bourg-en-Bresse, peut-être qu’avec ce texte, l’an prochain on fera ça. C’est bien d’écrire ce qu’on ne sait pas dire.

Nous sommes un 16 décembre. Le 13 de ce mois, je vivais dans une double angoisse. Je n’avais pas de cadeau pour Romuald, je n’en avais pas non plus pour ma sœur Pascale. J’aime mes frères, mais c’est plus compliqué, peut-être qu’un jour je ferai des cadeaux, mais pas maintenant. C’est un souci en moins.

Je sors d’un mois d’arrêt maladie, j’ai burnouté au travail. Depuis que je me suis cassé la gueule en trottinette en 2002, j’ai du prendre moins de quinze jours d’arrêt de travail. J’ai la mémoire qui flanche, je ne me souviens plus très bien mais il me semble que sur ces presque 25 ans sans pause payée par la Sécu, je me suis arrêté un jour où ma sciatique s’était réveillée. J’étais à la Coopérative du Zèbre, à m’affairer sur mon aïoli, mes bravas ou je ne sais quel autre mets de choix que nous servions le soir même et, alors que Corinne n’était pas encore arrivée, Ugo (de Ugomina) qui passait par là, est venu à mon secours pour porter casseroles et autres ustensiles me voyant totalement tordu. Ma bonne mère Coco arrivant, je me faisais renvoyer chez moi en passant par la case toubib pour pouvoir user de mes droits sociaux si souvent décriés ces derniers temps par tous ces gens confondant revenus brut et net. Désolé, avec tous ces cons, je m’égare.

Donc, je n’étais pas bien. Alors ces histoires de cadeaux qui par principe me gonflent un peu, me posaient un sacré problème.
Pour mes parents, j’ai ma sœur Pascale qui s’en charge depuis presque toujours. Je lui en suis extrêmement reconnaissant. C’était un souci en moins.

Tous les gauchiasses que nous sommes ne cessons de critiquer le capitalisme et tous ces salopards qui amassent ce fric qui pourraient solutionner nos difficultés sociales et écologiques et pourtant, Marc Zuckerberg m’a sauvé. Instagram a sauvé ma vie pour Romuald et Romuald a sauvé ma vie pour Pascale. Il parait que la pub ça sert à ça.

Quand je ne joue pas au tarot sur mon téléphone, je regarde des japonais cuisiner des trucs qui me font saliver. J’ai pris 5 kg en cinq semaines aus USA en 2018, je crains d’en prendre dix en quatre semaines à l’été prochain. Entre deux Ramens, y’a des pubs. Et voilà que Brigitte Fontaine réédite son album « Brigitte Fontaine est folle » et je me dis que je tiens un cadeau cool et utile qui n’encombrera pas trop notre appartement qui, loin d’être exiguë commence à manquer de place pour des objets superflus. Je clique. Pas de vente directe. Romuald est à la sieste. Je vais sur le site de la Fnac. Si j’achète tout de suite, j’ai mon disque dans une heure. J’achète. Le temps que Romuald se lève, j’ai le temps d’aller à la Part-Dieu. Je paye. Je reçois un mail, mon achat est validé et je ne dois pas aller à la boutique avant qu’on m’en donne l’autorisation. Je reçois un mail. On cherche mon produit (Brigitte Fontaine est folle peut-être, mais c’est pas un produit). Une heure passe, J’ai plus le temps avant le réveil de Romuald. C’était pas ok en une heure.

J’ai repris le travail, c’est une chance inouïe de pouvoir lever le pied quand on en a besoin. Vive le salaire brut. Si ça vous inquiète, je me sens bien et je suis content de retrouver mes vieux. Je les aime, ils me le rendent bien et ils me manquaient.

Bref, je reçois un mail (que j’oublie) qui me dit qu’ils ont trouvé mon achat.

Ce matin, j’avais kiné. Depuis ma deuxième sciatique je vois une kiné deux à quatre fois par mois. Merci mon salaire brut. Grace a la Sécu, je n’ai plus besoin de cesser de travailler car mon corps flanche. Loin de moi l’idée de dire du mal du corps patronal ici mais le problème en France à mon sens, ce n’est pas les charges.
Quel Gauchiasse, je m’égare !

Après la Kine, j’ai pris soin de moi. J’ai fais coiffeur. Je ressemblais plus à rien. Quand j’étais malade, je me suis fais une couleur. Noire. La dépression plus les cheveux gris c’était trop. Claire et Romuald n’ont pas trouvé la couleur adaptée à mon teint. Moi j’aime bien. Je savais que j’allais retourner à l’Ehpad et le rouge et noir n’était pas acceptable.
Gauchiasse molle va !

Après le coiffeur, je rejoignais ma maman lyonnaise. J’ai déjà dis que j’étais un chanceux. J’ai des mamans plein les poches.
On a mangé des spaghettis.
La Coop se vend. On a fait une bonne dizaine de dernière soirées à La Coop mais là, ça sent le roussi. J’en connais qui vont peut-être pas fêter leur cinquantenaire.

Les spaghettis, le vin et Coco dans un seul espace est une raison de vivre dans ce monde rempli de gens qui critiquent le salaire brut.

Je me souviens que mon achat est à la Fnac . Je prend le C13. Croix Rousse/La Part-Dieu en direct, 20mn, je me dis que le millionnaire qui voudrait mettre du brun sur le vert en mettant des voitures sur les voies de bus ne fera pas mieux.
Gauchiasse de merde.

La Part-Dieu une semaine avant Noël, un rêve inavoué. Si Brigitte Fontaine est folle, j’en doute, c’est sûrement à cause d’un cadeau de Noël dans un centre commercial.

Credit : Je suis le point de fuite - Monsieur Bidule - Romuald&PJ - 2015
Crédit : Je suis le point de fuite – Monsieur Bidule – Romuald&PJ – 2015

Pour me donner du courage, j’ai oublié que je n’avais pas faim et je me suis fait, par tradition, un cheeseburger chez MacDo. Je mérite le fouet. Je sais. C’est ma récompense quand je viens ici.
Je n’étais pas seul à attendre mon achat réalisé en ligne. Les pauvres jeunes au guichet ne débandaient pas. Il était 16h et un des deux avait l’air épuisé. À son âge, il ne pense pas que son salaire brut lui permettra de survivre à cette torture. La jeune fille qui m’a donné le cadeau de Romuald avait meilleure mine que son collègue. Elle a kiffé la pochette de l’album. Tous les vieux cons de mon âge savons qu’une pochette vinyle laisse de l’espace à la créativité.

A la sortie de la Fnac, il y a un stand du secours populaire. Ils font des paquets cadeaux. Il y a plein de choses que Romuald fait à ma place. Remplir nos feuilles d’impôts, le ménage, le dessin et aussi les paquets cadeaux. Je m’évite un paquet cadeau moche et en plus je fais une bonne action, quand je serai mort ça servira à rien mais de mon vivant on ne sait jamais. Ça a pris des plombes car les jeunes qui s’affairaient ici ont eux aussi adoré la pochette de Brigitte mais l’artiste leur était totalement inconnue. Contrairement à la salariée (précaire ?) de la Fnac, ils avaient du temps. J’ai fait l’article pour l’œuvre de l’icône.

Comme notre ancien président multi-condamné, j’ai vécu une expérience traumatisante (dans un centre commercial) a la veille de Noël à la différence que la mienne n’était pas imposée par des juges qui ont appliqué la loi dictée par ce même président.
Il y a trois choses qui me font peur dans la vie. Les serpents, la prison et que Romuald me quitte.
Je me débrouille pour ne pas trop croiser de crotales, J’ai une pensée honteuse de par mon impuissance pour tous les prisonniers politiques a travers le monde et j’ai entendu dire que pour garder son mari il fallait le nourrir correctement. Peut-être qu’un jour, j’aurai le plaisir d’aller en prison. La gauchiasserie est en passe de devenir un délit.

Pierre-Jean