Les contes d’Hoffmann à l’Opéra de Lyon

Les Castagnettes de Carmen # 56

Les paroles qui ouvrent les Contes d’Hoffmann donnent tout de suite le ton et assurent que l’on ne se trouve pas devant un opéra particulièrement cérébral :

« Glou ! glou ! glou ! glou ! glou ! glou !

Je suis la bière !

Glou ! glou ! glou ! glou ! glou ! glou !

Je suis le vin ! »

Pourtant, de toutes les œuvres de Jacques Offenbach — un habitué des fins d’années à l’Opéra de Lyon —, il s’agit sans doute d’une des moins grotesques. Créée de manière posthume en 1881, Les Contes d’Hoffmann recèlent même une certaine mélancolie, toutefois largement étouffée dans le livret de Jules Barbier et, dans le cas présent, dans la mise en scène de Damiano Michieletto qui a privilégié sa dimension bouffonne — ce qui en soi n’est pas un reproche.

opéra ; les contes d’Hoffmann ; saison 25-26 © Paul Bourdrel

Dans le premier acte, Hoffmann (Ivan Ayon Rivas) est un poète grincheux et vieillissant qui passe ses soirées à picoler en compagnie d’étudiants dans la taverne de Luther. Il y croise un soir le conseiller Lindorf (Marko Mimica), son diabolique concurrent pour la séduction de la belle Stella et à l’encontre duquel il nourrit une vielle rancune, puisqu’il l’accuse d’avoir conduit ses trois grandes histoires d’amour à l’échec. Devant l’insistance de ses jeunes compagnons de beuverie, Hoffmann se lance dans le récit de ces amours malheureuses avec, successivement, la poupée mécanique Olympia (Eva Langeland Gjerde), la chanteuse languissante Antonia (Amina Edris) et la courtisane vénitienne Giulietta (Clémentine Margaine). Ces trois flash-backs, qui forment respectivement les deuxième, troisième et quatrième actes, trouvent leur aboutissement dans le cinquième, à nouveau situé dans la taverne de Luther et qui voit Hoffmann repousser Stella en faveur de sa Muse (Jenny Anne Flory) : des cuisants échecs de sa vie amoureuse, il sera parvenu à créer une œuvre poétique.

Lorsque Les Contes d’Hoffmann furent créés, ce lieu commun du romantisme commençait déjà à sentir le renfermé et la déclinaison loufoque qu’en proposait Offenbach attestait en elle-même de sa sortie des cénacles de poètes éplorés. Près d’un siècle et demi plus tard, lui conférer un semblant de modernité n’est certes pas tâche facile, tant le motif tragique — un homme vieillissant fait le bilan amer d’une existence marquée par l’échec — est distant de son traitement cocasse. Damiano Michieletto a résolument effacé le premier pour décliner le second sur un registre queer, mobilisant le drag et les paillettes pour produire un spectacle coloré voire acidulé.

opéra ; les contes d’Hoffmann ; saison 25-26 © Paul Bourdrel

Éclairages chatoyants, décors flashy, costumes exubérants, ballets louchant autant vers le classique que le bouffon, sans oublier échasses démesurées, violoncelles descendant du ciel, globe oculaire démesuré ou ambiance de lupanar décadent… l’ensemble en met plein la vue et le public en sort visuellement rassasié.

Le souci est qu’un opéra est avant tout un spectacle musical, et la débauche d’effets visuels ne peut totalement masquer la relative pauvreté de la partition. Les interprètes ne sont certainement pas en cause et, sur scène, chacun et chacune fait plus que sa part pour tirer le meilleur du rôle qui lui est imparti. Dans la fosse, Emmanuel Villaume (1) mobilise le talent collectif de l’orchestre de l’Opéra de Lyon pour mettre en valeur ce que la musique d’Offenbach a de plus plaisant à offrir. Sans doute s’agit-il d’un plaisir facile, et les oreilles plus affûtées attendront de prochaines productions plus exigeantes. Les autres auraient certainement tort de s’en priver.

Carmen S.

  1. En janvier, la direction d’orchestre sera assurée par Charlotte Corderoy.

(c) Paul Bourdrel