L’écho du silence

Je suis une géante. Pourtant, parfois, face à l’immensité azurée qui m’entoure, il m’arrive de me sentir petite. L’océan est vaste, sans début ni fin, et même après trente années à le parcourir, il m’impressionne toujours. Si les courants sont cléments, peut-être vivrai-je encore soixante années. Une vie longue, dit-on. Mais dans cette immensité éternelle, je ne suis pas plus qu’un souffle parmi d’autres, une ombre glissant parmi les ombres.

J’ai passé mes premières années au sein du groupe de rorquals auquel appartenait ma mère.

C’était un cercle de chaleur dans les eaux froides, un tissage de chants, de mouvements synchrones, de soins partagés. Nous migrions ensemble, toujours sur les mêmes routes, rythmées par les saisons et l’abondance. Là, j’ai appris à me nourrir, à filtrer les bancs de krill dans une goulée d’eau, à écouter et à chanter. Le silence n’existe pas, ici. Pour un rorqual, même les abysses bruissent. Nos chants à basses fréquences résonnent sur des centaines de kilomètres. Ils nous relient, même séparés par des jours de nage. C’est un langage de solitude partagée.

Et un jour, mon chant a pris une autre direction. Après plusieurs années à leurs côtés, j’ai quitté les routes toutes tracées. Je n’étais pas la première à le faire, je n’aurais peut-être pas osé sinon. D’autres jeunes, avant leur première reproduction, avaient tenté leur propre voie. Loin de l’agitation du groupe, j’ai découvert d’autres eaux, d’autres rythmes. Je voyage seule, le plus souvent, mais ce n’est pas une solitude lourde : c’est un choix, une forme de liberté. Parfois, l’été nous rassemble de nouveau, dans les zones de nourrissage. On se reconnaît. On échange quelques chants. Puis on repart.

Depuis quelques mois, d’ailleurs, je ne suis plus seule.

Le petit que j’ai porté pendant onze lunes nage maintenant à mes côtés. Il a sept mois. Il est vif, joueur, têtu parfois. Sevré depuis peu, il apprend à se nourrir seul, mais reste proche, presque toujours collé contre mon flanc. Ce contact le rassure – moi aussi. Il ne se rend pas encore compte de tout ce qui pourrait l’attendre sous la surface ou à l’horizon. À ses yeux, le monde est un terrain de jeu, une promesse de découvertes. Il ne voit pas les ombres, seulement les reflets.

Il pense que nous restons près de la surface parce que lui ne peut pas encore plonger très profondément, et il a raison, en partie. Ses poumons ne retiennent pas encore l’air comme les miens. Il doit encore apprendre, encore grandir. Mais il ignore que la surface est aussi un lieu de danger. Les orques patrouillent parfois, en bandes intelligentes, coordonnées. Les grands requins, eux, chassent en silence. Ils ne s’attaquent pas à une adulte de mon gabarit — je suis trop massive, trop risquée. Mais un baleineau ? Pour eux, c’est une cible idéale.

Alors je veille. Sans cesse. Il est ma priorité. Durant ses premières semaines, je n’ai presque pas mangé, épuisant mes réserves pour lui, pour qu’il tète, pour qu’il grandisse. J’ai mis mon propre corps en veille pour donner toute mon énergie à sa survie. C’est ainsi. Être mère, chez nous, c’est donner sans compter. Il ignore encore tout cela. Mais il saura, un jour. Pour l’instant, il joue dans les remous de ma nage, confiant. Il croit que rien ne peut lui arriver. Et tant qu’il restera contre moi, il aura raison.

Je suis sa force, sa chaleur, son abri. Je serai toujours à ses côtés, aussi longtemps qu’il en aura besoin ou envie.

***

Ce matin, le ciel est limpide, l’eau d’un calme presque irréel et les rayons du soleil plongent sans dévier, comme pour éclairer le fond des abysses et exposer ceux qui s’y cachent. Nous dérivons ensemble, bercés par la houle douce, loin des côtes, loin des routes bruyantes. Mon petit tournoie autour de moi, jouant à suivre l’ombre de son propre corps, sans cesse fasciné par le monde qui s’ouvre sous lui.

Et puis, un frémissement. Une vibration, légère d’abord, sourde, familière. Un bruit que j’ai entendu déjà mille fois. Le grondement d’un moteur, lointain. Je tends l’oreille, ralentis mon souffle. Rien d’alarmant. Des bateaux passent. Toujours. Nous avons appris à vivre avec leurs cris mécaniques, avec leurs sillages salés et leur indifférence. Si certains sont plus silencieux que d’autres, ce matin, celui-là me semble assourdissant.

Et ce matin, les sons ne s’éloignent pas.

Ils se rapprochent.

Vite.

Trop vite.

Je sens, avant même de comprendre, que quelque chose ne va pas. Je savais que les prédateurs venaient des profondeurs, mais j’ignorais qu’ils pouvaient aussi venir de la surface. Les vibrations deviennent insoutenables, déchirant la nappe sonore de l’océan. Mon instinct me hurle de m’enfuir. Sans réfléchir, je lance à mon petit un appel grave et pressant. Il ne comprend pas tout de suite, il n’avait jamais entendu ma voix dans ce ton-là. Je lui ordonne de plonger. Maintenant. Tout de suite.

Il hésite. Il n’est pas prêt pour une plongée profonde, il le sait. Moi aussi. Mais mes mouvements ne laissent pas de place au doute. Je descends. Alors lui aussi. Lentement, trop lentement. L’eau devient plus sombre, plus lourde. Le vacarme de la surface nous poursuit, comme une marée de métal et de peur.

Je le sens près de moi, son souffle haletant, sa nage désordonnée. Je ralentis pour l’attendre, pour le guider. Et puis – un son. Une détonation. Un écho sourd, suivi d’un silence.

Nos deux cœurs s’arrêtent le temps d’un instant. Mais le silence n’en est pas vraiment un, les hurlements mécaniques et les voix de la surface n’ont pas cessé une seule seconde. Je me retourne vers mon petit, affolée. Dans le vacarme environnant, je ne me rends pas compte que seuls les battements de mon cœur ont repris.

Je le cherche quelques secondes. Je ne le sens plus contre mon flanc, je n’entends plus ses vibrations si chères à mes oreilles. Je le vois enfin non loin de moi, je l’invite à me rejoindre dans les profondeurs où nous serons à l’abri de ceux qui nous chassent à la surface.

Répondant à mon appel, il commence à nager dans ma direction. Il se rapproche lentement de moi, il arrive juste en face de moi et il – il passe. Il passe et continue sans me parler, sans même me regarder. A présent il s’éloigne de moi. Comment n’a-t-il pas pu me voir ? Nous qui ne nous quittions jamais, pas même le temps d’un instant depuis sa naissance, comment peut-il passer sous mes yeux sans un regard ? Je le regarde s’éloigner, le cœur déchiré d’incompréhension, avant de réaliser, seulement trop tard. Il ne nage pas. Il dérive.

J’accélère. Cette fois c’est à moi de le rattraper. Je crie, je le supplie de s’arrêter. Enfin arrivée jusqu’à lui, je touche son flanc du bout du rostre, comme j’avais l’habitude de le faire quand nous jouions. Il ne répond pas. Mon cœur cogne si fort que j’ai l’impression qu’il secoue l’océan tout entier. Je me mets à le pousser. D’abord doucement, comme pour le réveiller. Puis plus fort. Encore et encore. J’ignore combien de temps passe, je continue de le pousser et je ne m’aperçois même pas que les moteurs de la surface se sont éloignés jusqu’à disparaître tout à fait. Je continue de nager, je continue de le pousser espérant qu’il se joigne bientôt à ma nage. Vers le haut. Vers la lumière.

Comme au premier jour. Quand il est né, encore faible et engourdi, je l’ai porté de la même manière, je l’ai poussé à la surface pour son premier souffle. Ce souffle qui fait d’un être, une vie.

Je recommence le même geste.

Monte. Respire.

Je le pousse avec ma tête, sous son ventre, dans un mouvement ample, régulier. J’y mets toute ma force. Toute ma foi.

Monte. Respire.

Mais il ne bouge pas.

Son corps reste inerte, il n’oppose plus aucune résistance. Je continue. Parce qu’arrêter, c’est accepter. Et je ne peux pas. Pas encore.
Alors je le porte. Encore et encore. Vers la surface. Pour qu’il prenne l’air, même si je sais qu’il n’en veut plus. Pour qu’il revive, même si l’océan l’a déjà repris.

***

J’ai continué de le pousser, longtemps après que le monde autour de moi se soit figé. Le ciel, la mer, le courant, tout était suspendu. Le temps ne s’écoulait plus. Mon corps, pourtant, avançait encore. Pousser. Soulever. Porter. Encore une fois. Juste une dernière. Et une autre.
Je refusais ce que je voyais. Je refusais ce que je savais.

Il ne respirait plus.

Il ne chantait plus.

Il ne me touchait plus.

Mais je n’étais pas prête à le laisser partir.

Je l’ai porté pendant des heures, peut-être des jours. Je ne sais plus. L’océan n’a jamais mesuré le temps comme les êtres de la terre. Il suit d’autres horloges – celles du froid, des courants, de la faim. Moi, je suis mon propre battement : celui d’une mère qui ne peut pas lâcher.

Parfois, je me prends à l’imaginer bouger, frémir, reprendre son souffle. Un frisson sur sa peau, un battement sous mes nageoires. Mais chaque fois, ce n’est que le courant, le ressac, mes illusions.

Il n’y a plus que le silence.

Alors je chante.

Pas les chants puissants qu’on lance aux confins de l’océan. Pas les appels qui traversent tout entiers les profondeurs et les continents. Non. Je chante doucement, comme je le faisais quand il dormait contre moi, quand il rêvait peut-être de mondes sans prédateurs et sans dangers. Un chant que seule la mer peut entendre. Un chant pour lui dire que je suis là. Qu’il peut partir s’il le faut. Mais que moi, je resterai.

Puis un jour est venu le moment tant redouté. Ce moment où je sens que son corps devient trop lourd. Trop différent. L’océan commence à le reprendre. Et je n’ai plus la force de lutter contre ce que je ne peux pas et que je n’ai jamais pu changer.

Alors, je plonge une dernière fois avec lui. Lentement. Profondément.

Photo CC : Christopher Michel

Je le relâche dans les abysses, là où tout commence et tout finit. Là où les chants deviennent des souvenirs, où les douleurs s’apaisent, noyées dans la respiration du monde.

Je remonte seule.

La surface, cette fois, me semble plus vide que jamais.

Je suis une géante. Pourtant aujourd’hui, face à l’immensité de mon chagrin, je suis minuscule. J’ai découvert quelque chose de bien plus vaste que l’océan lui-même, quelque chose dans lequel il est bien plus simple de se noyer.

Les jours qui ont suivi, j’ai erré sans but. Je ne mangeais pas. Je ne chantais plus. Je ne répondais pas aux appels des autres, même quand ils passaient à distance. Mon corps vivait encore, mais mon cœur, lui, était resté au fond. Avec lui.

Peut-on vraiment survivre à la perte d’un petit ? Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est qu’on continue. Pas parce qu’on le veut, mais parce que l’océan nous y oblige. Il pousse nos corps, il fait battre nos cœurs, il nous rappelle que nous sommes encore vivants, même quand tout en nous crie le contraire.

Je porte toujours en moi la chaleur de son souffle. La sensation de sa peau contre la mienne. Et ce vide, immense, insupportable, que seule une mère peut connaître.

***

Les saisons ont tourné sans moi.

Je n’étais plus qu’un sillage discret dans les eaux profondes, un fantôme glissant sous la lumière, sans jamais vouloir s’y exposer. J’évitais les zones chaudes où nous nous retrouvions l’été, j’évitais les cris joyeux des jeunes, les jeux bondissants à la surface. Trop de souvenirs s’y accrochaient. Trop de lui. Il était partout autour de moi et nulle part à la fois.

Mais le corps oublie peu à peu la douleur. Et le monde, lui, ne cesse jamais d’avancer. Le courant m’a portée à nouveau vers les routes familières. Pas par envie. Par instinct. J’étais vivante encore, malgré tout, malgré ce vide béant qu’il avait laissé en moi.

C’est dans ces eaux denses, un matin sans éclat, que je l’entends.

Un cri. Haut, strident. Un appel sans réponse.

Je l’ignore d’abord. Je n’ai pas la force de communiquer avec mes semblables.

Puis il se répète une nouvelle fois. Fragile. Déchiré. Comme un souffle perdu.

Je m’approche, lentement, avec méfiance. Ce genre de cris n’est pas rare après une attaque. Parfois, il ne reste que l’écho d’une vie, et rien d’autre.

Mais là… il y a un corps. Minuscule. Trop jeune pour être seul.

Un baleineau.

Il tourne en rond, désorienté. Il appelle dans toutes les directions. Sa mère ne lui répond pas. Il ne sait pas encore qu’elle ne répondra plus.

Je l’observe, un moment. Une partie de moi veut fuir. Fermer les yeux. Ce n’est pas mon petit. Ce n’est pas à moi. J’ai déjà donné tout ce que j’avais à un autre.

Mais il me voit.

Et il vient se coller contre moi, tremblant.

Il ne m’a pas confondue. Il sait que je ne suis pas sa mère. Mais dans son regard, je vois autre chose : la reconnaissance d’un être vivant qui cherche à survivre. Une confiance offerte sans condition. Celle qu’offrent les nouveau-nés. Celle que j’ai déjà connue.

Alors je me laisse faire.

Je le laisse se coller à mon flanc, qui était seul depuis trop longtemps. Je le guide doucement hors des courants encore trop dangereux pour ce petit être. Je lui apprends à respirer au bon rythme, à suivre les courants sans les affronter. Il est si faible. Je ralentis pour lui. Je chante pour lui, doucement, comme pour mon propre petit.

Les jours ont passé. Puis les lunes. Il grandit rapidement. Parfois je crois entendre dans ses jeux un écho de mon fils. Non dans ses gestes – il est tout autre – mais dans l’élan même de sa joie. Dans cette manière qu’il a de jaillir hors de l’eau comme s’il défiait le ciel.

Ce n’est pas mon fils. Mais c’est une vie. Une vie que je peux encore protéger.

Il ne remplacera jamais ce que j’ai perdu. Mais il m’a ramenée à ce que je suis : une mère. Une survivante.

Et peut-être qu’en sauvant cet être fragile, je sauve aussi quelque chose en moi.

Le deuil ne s’efface pas. Il change de forme. Il devient plus doux, plus profond. Il reste là, tapi au creux des silences. Mais parfois, il cède un peu la place.

À un souffle.

À une présence.

À un avenir.

L’océan est vaste, mais mon chant à nouveau y trace une route.

Lisa Perron