Les castagnettes de Carmen # 46

Otages de Sebastian Rivas au Festival de l’Opéra de Lyon (Théâtre de la Croix-Rousse du 17 au 23 mars).

Ce n’est pas tous les jours que l’on voit des ouvrières dans un opéra. Celles-ci d’ailleurs sont les figurantes muettes d’une intrigue située aux échelons supérieurs d’une entreprise de caoutchouc. N’empêche que pour cette seule raison Otages mérite l’attention, aussi et surtout pour sa mise en discussion des intersections entre capitalisme et patriarcat.

(c) Jean-Louis Fernandez

Le personnage principal, Sylvie Meyer, est loin des héroïnes glamour ou pathétiques (et généralement jeunes et jolies) que privilégie l’art lyrique. C’est une femme ordinaire de 53 ans, mariée et mère de deux filles mais que son mari a brutalement quittée et qui a trouvé une planche de salut dans un investissement forcené dans son travail, pour la plus grande satisfaction de son patron.

Sauf que la planche de salut s’est retournée contre elle et contre ce qu’elle pensait ou souhaitait être. Autrefois bienveillante envers les ouvrières, elle a accepté de contribuer à leur exploitation forcenée décidée par sa direction. « Changer de camp » l’a amenée à devenir étrangère à elle-même — une forme d’aliénation qui a débouché sur un passage à l’acte violent, dont la nature est seulement suggérée par un couteau devenu pièce à conviction.

(c) Jean-Louis Fernandez

La mise en scène de Richard Brunel sert cette dimension suggestive, en mobilisant un même décor vitré pour signifier le foyer familial, l’entreprise et le bureau du policier qui mène l’interrogatoire de Sylvie Meyer, interprétée avec retenue par Nicola Beller Carbone. Le fait que le policier, le patron et le mari soient interprétés par le même Ivan Ludlov appuie la dimension féministe de l’œuvre, Sylvie se confrontant aux incarnations changeantes du même patriarcat.

La partition de Sebastian Rivas (qui a aussi réalisé l’adaptation de la pièce de Nina Bouraoui) requiert une formation légère, dirigée par Rut Schereiner, mais à même d’exprimer le climat d’oppression larvée dans lequel baignent les personnages. Audacieuse tant dans sa forme musicale que par son fond politique et social, Otages est une œuvre remarquable.

Carmen S.

Pour en savoir plus : https://www.opera-lyon.com/fr/programmation/saison-2023-2024/opera/otages

© Jean-Louis Fernandez