La Noce des éléments, axiome de vie

De quoi La Noce des éléments est-elle le nom ? Une équation chimique primordiale ? Un manifeste pour un retour à la terre et à un matérialisme mystique ? Un objet singulier à tout le moins, le fruit d’une expérience sonore qui, l’espace de quelques journuits de l’hiver 2022, a réuni en son salon-studio Laura Lippie, guitariste-chanteuse, et son bon ami Martin Vital, bricoleur de sons électroniques. Fusionnant folk, (kraut)rock, musique électronique psychédélique, spoken word et poésie, cette création spontanée, exploration intime aussi brute que légère, sonne et résonne comme une invitation vers l’inconnu et le délire : ding… dong…

Bouclez les synthés, faîtes tournoyer les airs, c’est parti mon Kiki ! Tranquillement : il s’agit de doser son effort si l’on veut atteindre les hauteurs – si l’on veut embrasser, tout là-haut, bien des pas plus tard, d’un seul regard et d’une belle grande ouïe, La Terre, ma pierre… Aussi chemine-t-on lentement dans les lacets sonores, un peu comme au début d’Aguirre, quand la procession des conquistadors déroule son fil pour occuper l’écran, confondant espace et relief pour déplier le paysage. Peu à peu on s’élève, on prend de l’altitude, le vent fouette par rafales et la vue se dégage : vaste et profonde vallée que celle qui s’ouvre sous nos pas ! Vient le temps de s’encorder, de sortir pinces, piolets, crampons et archet. Parvenus aux premiers névés, nappes de bruits blancs fluant et refluant dans les cordes, un mince filet de voix sourd, genèse d’une eau minérale qui deviendra torrent en contrebas. Le sommet n’est plus très loin. On se sent à flanc d’Alpes (façon Catherine Ribeiro et Patrice Moullet) ou de Pyrénées (façon Brigitte Fontaine et Areski Belkacem dans la « lettre à monsieur le chef de gare de la tour de Carol »). Entre les nuées, Shangri-La semble à deux doigts d’apparaître, comme dans le merveilleux film de Capra. Vain espoir : le film s’appelle Horizons perdus et l’incantation tout à coup cesse. Le blizzard avale la cordée, l’espace grésille, la Terre disparaît comme dans une neige télévisuelle… Aurait-on fait fausse route ?

Fi du chef de gare, à présent qu’on débarque sur la deuxième plage : c’est désormais à Monsieur le président de la République que Kiki aka Laura adresse son deuxième morceau – finalement signé Peinetti « parce qu’il faut bien écrire à poil », nom d’une petite bonne femme ! Fort logiquement, à l’aune des mouvements ayant émaillé les quinquennats dudit destinataire, ça commence par frapper. Sur le clavier, d’abord, lettre à lettre, clic-clic-clac, puis direct sur le gonze, pif ! paf ! pouf ! C’est qu’on a envie de l’assaisonner façon Festin Nu, cet empaffé qui se fout du monde. À coups de poivre et de sel, ça mouline sa boxe, ça bégaie sa bafouille, ça virgule, ça pique, ça pointe, ça rature, silence, ça hésite, ça manque de déborder : c’est qu’on est colère, nom de nom ! En règle ça instruit le procès d’un gouvernement qui prend ses ouailles pour des pigeons. En boucle ça lacère l’air et le papier… mon premier est climatisé, pollué, mon second sulfurisé, mon tout est un état à jeter dans la poële à gratter, comme un caillou dans les chaussures ministérielles. Manière de dire : « Eh ! Manu ! tu descends de ton Olympe ? ou on va te faire ta fête à l’Élysée ! En tout cas, bande de grosses légumes, nous, les petits, on continue la bamboche ! ». Point à la ligne.

La Noce se poursuit donc brinquebalante, avec un blues-folk un brin casserole, un rien gueule de bois, comme une balade évanescente de Nico du Velvet se serait posée sur un morceau déglingué du 13th Floor Elevator (« may the circle remain unbroken » ?), à grand renfort de flûtes exotiques et de voix se dédoublant pour mieux ouvrir la boîte à malices des éléments. C’est que ce morceau s’appelle Singing like a turtle et qu’on n’a pas ouï une tortue depuis que les poules ont des dents… Abandonnez donc ici la ligne claire des notes pour vous ouvrir aux formes floues. On suit la piste énigmatique du vieux reptile à carapace sous les frondaisons amazoniennes, à moins que ce soit encore l’ombre de Popol Vuh qui m’enduise d’erreur… anyway, dear folks, la recherche de la sécurité est une illusion. La solution de cette quête est dans la sagesse de l’incertain. Le connu, c’est du passé qui ne génère aucune possibilité d’évolution. La répétition est un suicide, seul l’incertain est fertile.

Nous continuerons donc dans l’inconnu : Logorrhée s’ouvre avec un pamphlet anticlérical de Léon Bloy, selon lequel « il ne reste qu’à parachever la destruction de tous les édifices religieux » pour les adapter et les vendre à la société du Spectacle. Texte ironique sur la perte du sacré, en même temps que vibrant plaidoyer pour faire retour à un matérialisme habité par l’esprit. Mais la foule est là, qui veut du pain et des jeux au grand loto de la vie ! Kiki file sa harangue intimiste à tendance psycho-magique, dérivant lentement et sûrement au pays de Lewis Carroll par la brèche du fantastique. Blagueuse, complice, espiègle, sorcière, mage, Kiki (et Martin) nous étrangent vers de mystérieuses contrées. Car errer, c’est être sur le bon chemin.

En chemin vers un tube, peut-être ? « Racle les fonds / racle les moules / racle tous les enfers sous la terre / Mange la terre, mets-la dans ta bouche ! ». Sur un air de marche de défilé, Les Légumes nous content à la manière d’un troubadour la chronique désopilante de la société des petits légumes chouraveurs, qui finissent tous cueillis – la main dans le sac, tous dans le panier – par la police des grosses légumes. Heureusement, ils se feront la belle en hélico et initieront un vaste mouvement social : « Vitamines pour tout le monde ! Les fibres dans la rue ! mai 2022 ! On lâche pas l’affaire, quoi ! nous les petits légumes, on est des petits légumes, c’est comme ça. » Autant dire qu’avec ce manifeste végétarien dadaïste qui n’en veut, l’improbable duo donne dans un fantasque qui n’est pas sans évoquer Téléchat de Topor ou Léguman de TTC. Salutaire pataphysique des éléments qui descendent faire la nouba dans la rue avec des banderoles pleines d’Umour !

Et voici le temps de fermer le ban, de clore le chapitre… Long poème aux accents (William) blakiens, sorte de Noces du Paradis et de l’Enfer (« Shall I see the paradis ? »), By Loving est un chant de symboles, un adieu plein de promesses, une lancinante hésitation à conclure qui n’aurait pas déplu à Michael Gira des Swans ou à Björk. Comme deux amants se quittent en douceur, deux peaux se décollent sans heurt, la Noce des éléments s’épuise ainsi littéralement « dans l’amour », abandonnant son auditeur / auditrice à pas feutrés et farfelus, dans une ultime pirouette folk-noise / free-jazz, un flirt à la fois hirsute et fragile comme l’est la chimie de la vie, si l’on veut bien se donner le temps d’accueillir l’inconnu, de renverser la table des éléments pour les faire danser au bord du mystère…

 

Marco Jéru