Assez vite, Segun Okeji a quitté l’univers de Fela Kuti pour suivre sa propre route.
Il faut dire que Fela, c’est compliqué.
Il est né Fela Hildegart Ransome, en 1938, dans une famille yorouba assez occidentalisée,
d’un père pasteur et d’une mère enseignante et syndicaliste, dans la colonie anglaise du Nigéria.
Comme ses deux frères aînés, il part à 20 ans à Londres pour étudier la médecine, mais il choisit de s’orienter vers la musique.
Il fonde un groupe mêlant Highlife du Golfe de Guinée, de Calypso caribéen et de jazz américain un peu old school. Une hybridation, mais pas vraiment au sommet de la modernité. Ce sont des musiques qui surfaient chacune sur la crête de l’actualité vingt ans auparavant.
De retour au Nigéria devenu entre-temps indépendant, Fela rencontre le batteur Tony Allen, avec lequel ils se mettent en quête d’un jazz plus africain pour mâtiner son highlife. Ils restent sur un format assez sage musicalement et complètement dénué de parti pris politique. Ils vivotent, accompagnent quelques vedettes en tournée au Nigéria (deux fois la taille de la France, le pays le plus peuplé d’Afrique, c’est un marché prisé…).
En 1969, Fela part tenter sa chance aux Etats-Unis : sa musique est hors d’âge, parmi le funk, le free jazz, le latin jazz, la soul. La tournée fait un flop à New York ; il part à Los Angeles, nouveau flop. Mais il y rencontre Sandra Izsadore, une chanteuse proche du Black Panther Party. Elle le sensibilise à l’esclavage, la colonisation, la nécessité de réinventer l’Africanité, le panafricanisme. Fela le Nigérian va inventer LA musique africaine contemporaine, l’Afrobeat, à partir d’une Afrique mythique racontée par une Américaine. Une Afrique qui serait le projet politique de Thomas Sankara et de Kwame Nkumah, mais aussi celui de Malcolm X, Eldridge Cleaver, Huey P. Newton.
Alors retour au pays, en pleine dictature militaire. Fela est à bloc. Il change le nom de son groupe, qui devient Africa 70. Désormais, le rythme sera funk sur fond de rythmes africains, des morceaux fleuves ponctués de grandes envolées de saxophone. Pour les assurer il tient un sacré sax ténor, Segun Okuji.
Fela change de nom, il s’appelle désormais Anikulapo (celui qui porte la mort dans sa gibecière) Kuti (qui ne peut pas être tué de la main de l’homme). De manière ironique il ne mourra pas de la main de l’homme mais du ventre d’une femme. Il ne chante plus en yoruba, mais en Pidgin, le créole des colonies anglaises, la langue véhiculaire du quotidien. Ses concerts marathons sont ponctués de longues diatribes politiques, contre le pouvoir militaire, contre les modèles coloniaux qui continuent d’imposer les codes de la blanchité. Il dénonce la mauvaise redistribution de la manne du pétrole nigérian. Les média d’Etat le boycotte mais sa popularité grandit.
Toute une génération musicale s’engouffre dans son sillage et le funk nigérian des années 1970 est devenu légendaire dans le monde entier. Paul Mc Cartney et James Brown viennent voir le phénomène Fela Kuti à Lagos.
En proie à une hostilité de plus en plus virulente du pouvoir, Fela se retranche dans sa maison qu’il nomme Kalakuta, « voyou » en swahili. Tout le quartier autour s’agrège à cette initiative et Fela proclame la République libre et indépendante de Kalakuta. Il s’y comporte en chef traditionnel, entouré de ses animaux domestiques, dont un âne et un babouin, ses enfants, ses nombreuses femmes. il a notamment épousé ses 27 choristes. Le nombre peut paraître élevé mais Africa 70 est un groupe qui compte désormais 66 membres. Ils jouent tous les soirs dans le club de Fela, où il se rend à dos d’âne. Fela sort chaque mois un nouveau brûlot politique et musical. C’est là que Segun Okeji prend la tangente et part fonder son propre groupe, Afro Super-feeling.
Bien lui en prend, parce qu’en 1977, l’armée finit par prendre d’assaut le bastion de Fela Kuti. Ses choristes son méthodiquement violées. Sa mère est défenestrée du deuxième étage et mourra des suites de ses blessures.
La musique de Fela ne s’en remettra pas, elle devient plus sombre, plus free-jazz. Il dépose le cercueil de sa mère devant le palais du Chef de l’Etat, le Général Osabonjo. Il en fera le titre de l’album suivant, A Coffin for Head of State.
Lors du retour à un gouvernement civil en 1979, il se prépare à être candidat à l’élection présidentielle, mais il est condamné pour usage de cannabis et son parti est dissous. Alors il prend le titre de Black Président et en fait le titre de son album en 1981, qui deviendra son premier succès mondial (Bob Marley vient de mourir, il y a une place de musicien héros post-colonial qui vient de se libérer…).
Mais épuisé par les abus et les mauvais traitements lors des épisodes d’incarcération, il se retire dans sa forteresse à partir de 1987, sort un dernier album en 1993 et s’éteint, victime du Sida en 1997.
Et Segun Okeji, nous direz-vous ? Et bien de manière incroyable éclipsé par l’incroyable odyssée de Fela Kuti, on ne sait rien de lui. Ne restent qu’un album des Afro Super-feelings, mais bordel, quel putain d’album !
James Stewart & Marc Uhry
