Bien sûr, il est facile dans un premier mouvement d’esquisser un sourire sarcastique et essentialisant. Le Japon est bien loin de l’Atlantique noir et vu d’ici, la manière toujours impeccable avec laquelle certains Japonais parviennent à se glisser dans des cultures musicales qui leur sont lointaines est un sujet d’admiration, mais nimbée d’un léger voile de condescendance.
Pourtant, la petite Maki Asakawa grandit dans un pays occupé par l’armée américaine. Elle vit de l’intérieur l’expérience du Maître du Château-Haut, de Philip K. Dick : l’effondrement d’une culture millénaire où toutes les valeurs en vigueur au moment de sa naissance sont rejetées et honnies. Le Japon impérial, militariste et colonisateur a commis des horreurs dans l’ensemble de l’Asie et du Pacifique. C’est désormais non seulement un peuple vaincu, mais une race maudite, sous domination militaire, mais aussi culturelle, des Etats-Unis, tels qu’ils sont.
Alors pas étonnant qu’elle grandisse dans ce qui lui reste, les chants de la race maudite des Etats-Unis. Pas étonnant qu’elle se reconnaisse dans le chant des femmes, Mahalia Jackson, Billie Holliday.
Ses débuts sont discrets et elle est compliquée, recroquevillée, fumeuse compulsive. Les personnes qui communiquent par un art quel qu’il soit, sont parfois celles pour qui c’est le seul moyen de communication accessible. Maki chante peut-être parce qu’elle a du mal à parler. Elle est sombre et tout de noir vêtue, et pourtant, elle se fond parfaitement dans l’underground japonais des années 1960. C’est un mélange de Juliette Gréco et de Barbara si l’on veut mobiliser des références qui nous soient plus familières.
Dans l’effervescence de l’année 1968, elle gagne par ses performances live le titre de « reine de l’underground », qui la conduira à un premier album en 1970, à 28 ans, Asakawa Maki No Sekai, qui sera immédiatement un classique. Elle restera 30 ans en contrat avec la maison de disque de Toshiba, au cours desquels elle enregistrera 30 disques.
Parmi ses chansons, des reprises d’air de blues ou de jazz américains, comme le Strange Fruit de Billie Holliday qu’elle adapte sous forme de fable urbaine japonaise. Loin de l’appropriation culturelle, elle ne prend des musiques afro-américaines que leur part de commun avec sa propre histoire et laisse à partir de ce socle partagé les ramifications se disperser dans le respect des singularités propres à chaque contexte.
En dépit de ses 30 disques, Maki Asakawa n’entend la musique que sur scène, dans la présence à soi, aux autres et à la musique et dans le partage d’une même disponibilité chez les spectateurs. D’ailleurs elle chante le plus souvent a capella, dans une ambiance quasi liturgique. Hinéni, est le mot hébreu pour dire « me voici », par lequel les différents prophètes de l’Ancien Testament se présentent à Dieu. Pour les exégètes, cette présentation est une disponibilité totale à la parole commune, que chacun réinterprètera depuis sa propre place, sa propre personne. Hinéni, me voici, semble dire Maki Asakawa : je me rends disponible au chant, comme vous vous rendez disponibles au chant, et c’est cette disponibilité, malgré nos positions différentes, qui nous confère notre commune humanité. Ce n’est pas la parole qui est sacrée, elle n’est que le moyen de provoquer la disponibilité, qui -elle- est vraiment sacrée.
C’est pour cela que la musique se joue entre vivants et c’est pour cela qu’elle entretient un rapport à la mort. Du 15 au 17 janvier 2010, Maki Asakawa joue trois soirs à Nagoya. Mais à quelques heures de la troisième et dernière représentation, elle ne répond plus aux appels. Elle est retrouvée morte d’une crise cardiaque dans sa chambre d’hôtel. A dix jours de ses 68 ans. La musique, comme la vie, c’est l’art de presque toucher au but.
James Stewart & Marc Uhry
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