C’est une histoire triste.
Dumisani Maraire fait partie de cette génération née pendant la Seconde Guerre Mondiale, que nous croisons pas mal ici : la génération qui a accompagné musicalement la décolonisation, en renversant les hiérarchies esthétiques, refaisant place aux cultures classiques africaines, sans pour autant repartir en arrière. Il a le même âge que son compatriote zimbabwéen Thomas Mapfumo, que nous avons croisé lors de l’escale d’hier.
C’est un joueur de Mbira brillant, mais aussi un enseignant, un théoricien, un ethno-musicologue. Il a eu l’occasion d’étudier et enseigner à Washington, où il a obtenu une maîtrise en arts et un doctorat de philosophie.
C’est là aussi qu’il a eu une fille, en 1976, Chiwonizo. Il lui transmet tout, la musique, la théorie, le rôle spirituel et politique. Ils retournent rapidement au Zimbabwe et à 15 ans, en 1990, c’est déjà une musicienne accomplie.
Elle monte A Peace of Ebony, un trio afro-fusion-hip-hop, puis un groupe acoustique : Chiwoniso and Vibe Culture, avec qui elle enregistre un premier album à tout juste 20 ans, qui sera lauréat du prix Découvertes de Radio France International. Parallèlement, elle rejoint The Storm, un groupe formé par le guitariste Andy Brown, qui deviendra le père de ses deux filles. Elle fait également partie du groupe International Women Voices, avec des femmes de Norvège, Tanzanie, Israël, Etats-Unis, Algérie.

Chiwonizo est de sa génération : elle chante les violences domestiques, la pauvreté, les violations des droits humains, les violences policières.
Tout cela alors qu’elle fête ses 25 ans. Elle a aussi perdu son père deux ans plus tôt. En 2013, elle enregistre le magnifique titre en écoute ici, une reprise de Thomas Mapfumo. Elle a mal à la poitrine et se rend à l’hôpital le plus proche ; elle y mourra dix jours plus tard d’une pneumonie, un an jour pour jour auprès son ex-mari et père de ses deux filles. A seulement 37 ans.
Elle avait eu le temps de transmettre l’héritage musical à sa plus jeune fille, Chiedza, qui possède la science de la Mbira. Mais deux ans après le décès de sa mère, Chiedza s’est suicidée, âgée d’à peine 15 ans.
Mais pourquoi les dieux qui ont fait un tel don de musique à cette dynastie se sont-ils acharnés ainsi à la maudire ?
Dans une interview à Playboy, en 1971, Stanley Kubrick prophétisait : « L’univers ne nous est pas hostile, c’est pire : il nous est indifférent. Mais aussi sombres soient les ténèbres, nous sommes condamnés à produire notre propre lumière. »
