Les Shonas ont la réputation d’être un peuple bâtisseur, d’ailleurs, l’expression « les grandes maisons », dzimba dza mabwe, a fini par désigner le pays où ils sont très majoritaires : le Zimbabwe.
Ils sont aussi connus pour leurs appui-nuques, qui ont la double fonction de protéger les coiffures et permettre la
communication avec l’invisible, les esprits et les ancêtres. Un peu comme des antennes CIBI qui permettent de capter les émissions de l’au-delà.
Les Shonas font donc des maisons et des appui-nuques. Et ils font aussi des mbira, un lamellophone particulier. L’instrument a
donné son nom au style musical classique.
La Mbira est accompagné de Hosho, des sortes de Maracas plus
percussives. Les hoshos maintiennent les musiciens sur la même page de cette musique arythmée. Le plus souvent, ils marquent le deuxième de trois temps, en résonance avec la basse de mbira (la deuxième couche des lamelles, plus longues). Autour ces deux instruments, divers tambours et de Makwa, des cloches en bois (si ont dit que ce sont des claves, on va se faire avoiner par les puristes, on a déjà pris un gros risque avec cette histoire de Maracas Zimbabwéennes…).
La musique aussi est un outil de communication avec les dieux, elle a des fonctions spirituelles et thérapeutiques. Et les chants sont un moyen de mémoire. La mémoire est importante dans la culture Shona : un chef de clan doit pouvoir réciter toute la lignée depuis l’origine pour pouvoir exercer cette fonction. Mais depuis la colonisation anglaise au XIXème siècle, les chants qui accompagnent la Mbira sont des chants de résistance, des chants sociaux et politiques.
Progressivement, les instruments électrifiés occidentaux se sont incorporés à cette musique et cette hybridation a donné le Chimurenga. Et le fondateur et prince du Chimirenga, « le lion du Zimbabwe », à l’influence aussi politique que musicale, c’est Thomas Mapfumo.
Il est né dans une petite ville au sud-est de Harare, en 1945, pile au milieu du siècle colonial. Le Zimbabwe a été colonisé tardivement, en 1890 (affublé alors du nom de Rhodésie) et a accédé à l’indépendance encore plus tardivement, en 1980.
Thomas Mapfumo grandit dans la culture classique, les musiques spirituelles et politiques, les traditions de la ruralité. À l’adolescence, il arrive en ville à Mbare, un quartier populaire de Harare, où il découvre les musiques mondialisées, soul, rock, reggae (rappel : de nombreux travailleurs africains et caribéens ont participé à la reconstruction de Londres après guerre, ce qui a été l’occasion d’une formidable accélération des circulations musicales, sur l’Atlantique Noir) . Avec ses premiers groupes, The Cylones, Springfields, Cosmic Dots, il reprend Elvis Presley et Otis Redding.
Il affine son style avEc les groupes suivants Hallelujah Chicken, Run Band, The Acid Band, jusqu’à trouver la formule qui lui convient avec The Blacks Unlimited, en 1978. Il joue de la guitare comme des lamelles d’une mbira, comme des guirlandes de notes qui s’entrelacent autour de motifs répétitifs, avec une basse très chantante, souvent en contre-chant, sur fond de Hosho qui rythment le tout. Sa musique est éloignée des structures couplet-refrain de la culture pop et évoque plutôt une transe tranquille, lente, avec un timbre de voix reconnaissable immédiatement par tout Zimbabwéen.
Le succès d’un chroniqueur social dénonçant l’injustice et la corruption avait peu de chance de plaire au gouvernement colonial de Rhodésie, qui l’a jeté en prison en 1979, fort heureusement un an à peine avant l’indépendance.
Les nouvelles autorités auraient bien volontiers compté sur sa coopération, mais quand on a le muscle de la résistance, de l’éthique de vérité aussi entraîné et qu’un peuple entier compte sur vous, que faire d’autre que continuer ?
Alors il a continué. Face au President dictateur Robert Mugabe, il intitule notamment son album sorti en 1989 : Corruption.
Harcelé, il finit par consentir à s’exiler en 2000, il a alors 55 ans.
Mais la vie est pleine de surprises et il est rentré avec un concert triomphal pour l’accueillir en 2018. Parfois, ce sont les gentils qui finissent par gagner.

