#52- Darondo : Sexy Mama


Parfois, on dirait que les personnages des chansons influencent les interprètes, la fiction précède la réalité. Le philosophe Slavoj Zizek, rappelait à propos des attentats du 11 septembre en invoquant les mânes de Jacques Lacan, que la psychose commence là où le réel rejoint les coordonnées du fantasme. La vie de Darondo semble une psychose en elle-même. Corto Maltese a l’air d’un guichetier d’autoroute, en comparaison.

En matière de pionnière éphémère du funk californien, méconnue et cultissime parmi les aficionados, on avait déjà croisé Delores Ealy et ses Kenyatta’s du côté de Los Angeles. Plus au nord, au fin fond de la Baie de San Francisco, vers Oakland et la prestigieuse université de Berkley, il y a les quartiers noirs, où grandit William Daron Pulliam à la sortie de la seconde guerre mondiale, dans les rues d’où il tirera une gouaille et une authenticité, une « street cred », qui seront sa signature.

Berkley, la ville qui vote le plus pour le parti démocrate de tous les États-Unis est alors l’épicentre du bouillonnement étudiant, son surnom, c’est la République Populaire de Berkley. Alors bien sûr c’est à Los Angeles, plus au sud de la Californie, que les émeutes explosent et que nait le Black Panther Party. C’est à Sans Francisco, que les hippies et les gays émigrent pour vivre dans une.contre-culture qui n’aurait plus à être contre. Et c’est à Berkley que l’opposition à la guerre du Vietnam et la lutte politique s’organisent. Et Darondo est au carrefour de tout cela.

Darondo est un jeune flambeur, excentrique et stylé, à la manière de ces proxénètes noirs ostensibles des années 1960-1970. On l’a toujours suspecté d’en être un, il a démenti, il n’y a pas de preuves, donc on colporte un ragot, mais sa carrière n’explique pas la Rolls Royce blanche immatriculée Darondo, dans laquelle il apparait parfois publiquement.

En effet, en 1972, à 26 ans, il a l’occasion d’enregistrer un 45 tours. Il a grandi dans le Rythm’n’blues et n’a pas suivi le lit qui a donné naissance au rock. Il se retrouve comme d’autres jeunes noirs en rage et en nage dans un retour à la transe des Juke Joints, les premiers bars afro-américains. La douleur des field hollers, le speed du be bop, l’énergie du rythm’n’blues :  les jeunes appellent ça le funk.

Ca sonne tellement vrai, tellement ici et maintenant, que c’est un succès local : 35 000 45 tours écoulés. Ce n’est pas James Brown, mais ce n’est pas ridicule. Sa maison de disque lui propose d’en enregistrer deux autres, qui font un tel flop qu’ils sont aujourd’hui introuvables (et valent aujourd’hui des fortunes sur les sites spécialisés…). Bref Darondo s’embrouille avec sa maison de disques

Il devient animateur télé sur une chaîne locale du câble (si vous êtes jeune demandez à vos parents ce qu’était le câble) avec des programmes pour enfants et d’autres pas du tout, de Tapper the Rabbit à Darondo’s Penthouse After Dark.

Mais lassé de sa dépendance à la cocaïne, il décide de s’éloigner, part vivre à Londres, puis à Paris, où finalement, il se fait engager comme guitariste sur un bateau de croisière. Il s’arrête aux Fidji où il rencontre sa femme, avec qui il revient à l’aube de la retraite. nanti de deux filles, se réinstaller dans la baie de San Francisco, à l’Est bien sûr, du côté d’Oakland.

Entre temps, les passionnés de musique ont exhumé les premiers titres géniaux des premiers funk californiens, dont son succès local Didn’t I. Darondo est devenu culte parmi les dingues de funk. Il s’en trouve un pour lui proposer d’enregistrer un album. A 60 ans, Darondo sort son premier album, Let my people go et meurt peu de temps après.

Rest in Beats.

Darondo Street Cred’

James Stewart & Marc Uhry