#51- Joe Bataan : Aftershower Funk

À vol d’oiseau, les Philippines sont à un peu plus de 16 000km de Porto-Rico, alors pour comprendre comment Joe Bataan, un afro-philippin est devenu une icône portoricaine à New-York ; on va devoir encore faire un peu d’histoire générale et personnelle.

En 1898, une agitation indépendantiste agitait Cuba. Pour diverses raisons et quelques intérêts, les États-Unis ont soutenu les insurgés, fait une guerre éclair à l’Espagne qui au bout de 3 mois a dû non seulement reconnaître l’indépendance de Cuba, « garantie » par les Etats-Unis – le début des embrouilles – mais aussi céder aux États-Unis ses deux colonies aux antipodes l’une de l’autre : les Philippines et Porto-Rico. Au milieu du Pacifique et au milieu des Caraïbes.

Cette situation a ouvert la voie à une migration facilitée depuis ces territoires ne faisant pas tout-à-fait partie intégrante des Etats-Unis, mais inscrits dans un « Commonwealth » ; bref des sous-citoyens, ne pouvant pas espérer grand chose.

Dans de telles conditions, ils arrivent doucement, mais ils arrivent. Il faut dire qu’à Porto-Rico, c’était la loose. Une des dernières colonies où l’esclavage a été aboli, en 1873. Mais les esclaves devaient eux-mêmes se racheter à leurs anciens propriétaires, par plusieurs années de travail. Et sur cette île, que le Congrès a défini comme « appartenant aux Etats-Unis, mais ne faisant pas partie des Etats-Unis », pas besoin d’élections jusqu’en 1945, ce qui a permis d’entretenir un système d’exploitation de haute intensité.

Donc les Portoricains commencent à partir, même pour atterrir dans la misère, et se concentrent à New-York, dans le Spanish Harlem. Ils sont 60 000 en 1940. Les Philippins sont aussi hispanophones, alors les quelques-uns qui arrivent à New-York sont également incorporés par le Spanish Harlem : ils deviennent des portoricains comme les autres !

C’est le cas du père de Joe Bataan, qui rencontre une jeune femme noire et le petit Joe vient au monde en 1942, dans une misère colossale. Il grandit dans les rues de Harlem et se fait enrôler par un gang de Portoricains dès la pré-adolescence.

Dès ses 15 ans, il se fait chopper en train de voler une voiture. Direction la maison de redressement, où il découvre la musique. Dès sa sortie, il monte son premier groupe. On est en 1958, il se passionne pour le Latin Boogaloo et le Doo-Wop afro-américain.

Cette combinaison lui ouvre les portes des studios et en 1966, il sort son premier album Gypsy Woman, qui fait un carton dans les milieux latinos new-yorkais.

Et il faut dire que leur nombre a explosé : à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, l’industrialisation de Porto-Rico a ainsi jeté des dizaines de milliers de travailleurs agricoles sur les routes. À New-York, en  1960, on décompte désormais 600 000 Portoricains ; c’est donc dix fois plus que vingt ans plus tôt. Les « nuyoricains » sont désormais un énorme marché. Alors le carton de Gypsy Woman, inaugure un genre musical, le Latin Soul. La rencontre des musiques afro-américaines et afro-caribéennes du moment. Il sort quelques albums de « Salsoul », sur le label qu’il a lui-même créé, baptisé Salsoul, pour être explicite sur l’esthétique musicale.

Il n’a que 30 ans, il est de Harlem, il suit ce qu’il se passe dans les soirées, ce son qui monte. Il est habitué aux paroles débitées sur un rythme effréné, sur les musiques latines ultra-rapides, mais en espagnol. Après tout, ces adolescents qui rappent ne font que la même chose en anglais. Alors dès 1979 (la même année que le Rapper’s delight, du Sugar Hill Gang, sensé incarner le premier titre rap enregistré) , il sort Rap O Clap O, un succès commercial qui vaut aujourd’hui le détour pour son charme vintage.

Mais malgré le succès à 38 ans, il décide d’arrêter la musique pour se consacrer à sa famille et devient éducateur, dans le centre pour mineurs où il a lui-même été détenu (…)

Il y restera 25 ans et ne sortira de son silence musical qu’en 2005, pour un album salué par la critique, Call My Name, de la Latin Soul désormais classique. Evidemment c’est plus facile d’être un maître dans un genre qu’on a inventé, mais c’est vraiment un super album.

Et en 2014, il s’acoquine avec le groupe français Setenta (il a 72 ans tout de même), ils enregistrent et paf, nouveau succès, le voilà sour les routes en Suède, à Londres, à New-York. Et même à Sète…

On déteste beaucoup de choses aux États-Unis, qui ont néanmoins permis ce genre de destinée : un chanteur de rap de 82 ans, un afro-philippin qui a incarné la Nueva York portoricaine et qui a inventé le Latin Soul, s’est arrêté pendant 25 ans pour faire éducateur spécialisé et a repris comme si de rien n’était avec talent, fraîcheur et succès. Une certaine idée de la classe.

 

le jeune Joe Bataan
le moins jeune Joe Bataan, non moins talentueux !

James Stewart & Marc Uhry