Jimi Hendrix – Born Under a Bad Sign

Lucille avait à peine 16 ans quand elle a rencoontré Al. Il était beau, jeune, il était revenu vivre à Seattle pour entamer une carrière de boxeur. Ses parents à lui étaient comédiens itinérants. Ils avaient émigré au Canada, un pays où les noirs n’avaient pas été esclaves. Lucille, avec tout son métissate européen, cherokee, africain, s’est retrouvé tout au fond du nord ouest, là où cela compte le moins. Mais bon, on vient tous d’un tel bordel, que voilà, on sort, on picole, on tombe amoureux, on tombe enceinte. Pile au moment où les Etats-Unis entrent en guerre et voilà Al qui part pour trois ans, avant même la naissance du gosse. Lucille choisit un nom sans même pouvoir le consulter, ce sera Johnny. Mais va te retrouver seule à 17 ans, métisse, avec un gosse, à Seattle, en 1942. Ça donne soif.
Dans les années 1980, quand on achetait une cartouche de gauloises blondes, on se voyait offrir un disque de blues. Alors quand ton père est un bon fumeur, tu peux tous les découvrir, tous les monstres sacrés. Et pour l’autre d’entre nous, ton père, qui n’est pas toujours le plus démonstratif, t’offre l’intégrale de John Lee Hooker, c’est un monde à explorer. Voilà, de loin, ça peut ressembler de l’appropriation culturelle, mais de près, c’est de la matière pour bricoler les liens tendres avec nos pères : le blues et tout ce qui s’en suit, et tout ce qui le précède. Mettre à jour ce mystère est sans doute une manière de réduire l’irrémédiable étrangeté des parents pour leurs enfants.
Quand Al est libéré des obligations militaires trois ans plus tard, il rentre à la maison pour découvrir Lucille à l’abandon. Il prend le gamin sous le bras, le renomme James, Jimmy, comme son frère décédé, et veut reprendre sa carrière de boxeur.
Mais la bouteille est contagieuse et Al plonge aussi, il retrouve Lucille pour former un couple de poches où forcément, les disputes sont fréquentes et brutales. Avoir un père violent, c’est pas marrant. Avoir un père violent et boxeur professionnel, c’est chaud. Alors quand Jimmy achète à 15 ans une vieille guitare à 4$ à un ami de son père, il s’y met sérieusement, il partira et sera musicien. De toutes façons, ses parents ont finalement divorcé et sa mère, Lucille meurt de ses excès quand il n’a que 16 ans.
Oui, il sera guitariste, même s’il a retourné sa guitare de droitier pour jouer comme un gaucher qu’il est. Même s’il apprend tout seul. Il pourra jouer avec les cordes montées classiquement, le mi grave en haut, ou à l’envers, comme une guitare retournée, mais toujours sur une Fender Stratocaster.
C’est un drôle de truc cette histoire de guitare dans le blues. Il faut se souvenir qu’un tiers des Etats-Unis actuels étaient mexicains, jusqu’au milieu du XIXème siècle, 300 ans après l’arrivée des premiers esclaves. Mexicain, à l’époque, cela signifiait être une colonie espagnole. Et les Espagnols ont emporté avec cette drôle de mandoline à six cordes, accordée à la quarte, ce qui une idée de génie pour le confort de l’exécution et l’enchaînement des accords. Il suffit de placer les doigts les uns à côté des autres, au dessus les uns des autres, pour jouer la fondamentale, la tierce et la quinte. Tu descends un doigt d’une case et hop, tu passes en mode mineur. Tu balades ton petit doigt en bas et tu peux chatouiller les 7ème et 9ème. C’est le panel d’une harpe avec la simplicité d’un piano et la maniabilité d’une flûte. Les percussions étaient souvent interdites dans les plantations, soupçonnées -pas forcément à tort- d’être des instruments de communication propices à fomenter des révoltes. C’est pour cela que la musique Etats-Unienne est si différente des autres musiques afro-descendantes des Amériques et de la Caraïbe : elle a perdu la polyrythmie. Privés de percussions, les esclaves, puis les noirs libres, ont fait avec ce qu’ils ont trouvé. La guitare des mexicains et l’harmonica des migrants européens pauvres qui partagaient leurs conditions. Encore des histoires d’hybridation…. Mais revenons à notre guitariste de blues.
Jimmy a 20 ans. On le retrouve à Greenwich Village, là où il faut être. Il a sacrément bossé, au point que Ike et Tina Turner l’engagent. Mais il met un peu trop de personnalité dans l’interprétation, viré. Impressionné par ce gamin, Little Richard l’embauche. Trop de personnalité, on n’entend que lui, on le reconnaîtrait entre mille, viré.
Alors à 22 ans, Jimmy monte son propre groupe et Chas Chandler, le bassiste des Animals qui veut devenir manager l’emmène dans ses valises. Il avait bien signé un contrat à la con avec un producteur, à 1$, lui promettant 1% de droits sur les enregistrements, une blague quoi. Alors il s’envole pour l’Angleterre pour enregistrer. Hey Joe fait un joli succès. Mais alors Purple Haze… c’est un putain d’ovni. Jimmy, qu’il écrit désormais Jimi avait demandé à rencontrer Eric Clapton en Angleterre, qui était alors le prince des guitaristes. Et puis tout le son venait désormais de Londres. Les premiers succès des Beatles et des Stones n’avaient que trois ans. Et tous, les Kinks, les Clapton, les Stones, les Animals viennent voir ce mec qui fait le show, à jouer avec ses dents, ou derrière la tête. Mais surtout, il sort des sons qui n’existent pas, il joue avec le larsen et la distorsion comme si c’étaient des 7ème et de 9ème de blues, pour pleurer et pour crier. Il a mis de la lave en fusion dans son blues. Il fait chanter la pédale wah-wah et préfigure les annes 1970 à lui tout seul. Enfin, un trio, il n’a besoin de rien de plus, il remplit tout l’espace.
Le blues a enfin trouvé un sens à l’électrification de la guitare.
On connait la suite, icône, Woodstock, et une mort prématurée à 27 ans, après avoir révolutionné ce qu’on peut faire d’une guitare, en à peine quatre ans et trois albums. Mort à 27 ans, comme Brian Jones, des Stones juste avant lui. Suivront Janis Joplin et Jim Morisson, pour former ce club des morts à 27 ans, avant Kurt Cobain et Amy Winehouse. On contemple avec une curiosité souriante un peu morbide ces anges déchus, mais ils disent quelque chose de la manière dont on traite notre jeunesse, de la société du spectacle et des animaux de foire que nous devenons lorsque nous endossons nos rôles sociaux en essayant de rester sincères, un faux-self qui conduit à l’explosion intérieure. On peut reprendre leurs textes, on peut les réécouter avec attention : ces gens essaient de nous prévenir de quelque chose.
James Stewart et Marc Uhry
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