San Basilio de Palenque. Il faut imaginer ce village d’aujourd’hui 3 500 habitants, situé dans les Monts de Maria, comme une île. Dans le système colonial colombien, les Palenques sont des lotissements d’esclaves marrons avec une organisation spécifique. Celui-ci fut fondé par le roi Benkos Bioho. Horizon des esclaves en fuite, il a mené une guerre contre les espagnols, qui lui ont concédé une forme d’indépendance, en 1713. Notamment avec son projet Frente Cumbiero, il organise la rencontre de la cumbia avec les sons de l’époque : dub, électro.
San Basilio s’est longtemps développée en quasi autarcie, avec sa langue propre, le suto, aux caractéristiques lexicales espagnoles et aux structures grammaticales bantoues. Le village a sa médecine propre également un syncrétisme et bien sûr toute une galaxie de musiques pour accompagner les moments importants de la vie collective : bullerengue sentado, son palenquero, son de negro, chalupa, chalusonga. Le plus sophistiqué est sans doute le lumbalú, des chants de femmes, des danses, sur des rythmes complexes, qui se joue lors des funérailles. On chante aussi, des areitas, des faits mémorables qui méritent de rester dans la mémoire collective. Ces musiques sont issues de la rencontre entre les communautés marrons et andines, les nations précolombiennes ayant elles-mêmes fui dans la montagne devant l’irrépressible colonisation. Les tambours et les danses des cultures bantoues, le style Cumbé, peut-être dérivé du mot désignant le nombril, avec ce rythme si spécifique de chemin de fer boîteux et les danses lascives qui l’accompagnent. Mais aussi les maracas et les flûtes andines.
Ce creuset culturel si spécifique vaut à la culture de San Basilio d’être inscrite au patrimoine mondial de l’humanité depuis 2005.
Et puis au fil du temps, de la normalisation des relations, la musique est lentement descendue des montagnes. Elle a rencontré les fanfares militaires et s’est chargée de cuivres. Par commodité, par frugalité, pour pouvoir faire les basses et les aigus d’un seul instrument et d’un seul musicien, elle s’est surtout remplie d’accordéon. Le premier groupe de cumbia recensé officiellement, en 1877, se nomme Cumbia soledana.
Voilà en substance Mario Galeano Toro. Il est formé à Bogota comme musicien, compositeur, ethnomusicologue, spécialisé sur les musiques traditionnelles colombiennes. Il est aussi passionné par les archives sonores, les orchestres populaires et les formes anciennes de la cumbia.
Pour autant, il considère que le moteur principal de la cumbia est l’hybridation. C’est un palais que chaque génération est amenée à revisiter. Alors que les disques et le succès de cette musique en Amérique Latine ont tendance à la stéréotyper, il promeut la Nueva Cumbia, où le Tropicannibalisme. Avec son projet Frente cumbiero, il organise l’actualisation de la cumbia, par la rencontre avec les sons de l’époque : dub, électro, porro, comme ici avec le légendaire arrangeur anglais originaire du Guyana, Mad Professor.
Par ailleurs chercheur, fondu de musiques traditionnelles et des cultures populaires qui leur sont attachées, il sait que l’hybridation n’est pas une dissolution de l’esthétique musicale. Il sait que la seule mort est dans la cristallisation. En musique, comme dans le vivant, c’est la rencontre qui féconde et entretient la vie.
James Stewart & Marc Uhry
