#16: Super Diamono : Bass

Le problème s’est posé dans toute l’Afrique. Quand la colonisation se retire, comme une rivière qui a débordé, toute l’identité antérieure est chamboulée et couverte d’une boue de hiérarchies, de normes, à commencer par ses Etats qui n’ont la forme de rien, qui ne correspondent à aucune épaisseur d’identité nationale ou de royaumes antérieurs. Bien sûr tout le monde veut ré-africaniser la culture, mais comment faire pour exister dans le temps présent, avec des musiques séculaires, qui porte le stigmate intériorisé de la « primitivité » ?

La clé est encore une fois arrivée par la mer, par la circulation atlantique. Paradoxalement, c’est le souffle du soft power américain, porté par la victoire lors de la Seconde Guerre mondiale, l’industrialisation de la production musicale et le triomphe de la radio. On l’a vu précédemment, les années 1950’s ont été marquées par le succès des musiques afro-caribéennes et afro-cubaines aux Etats-Unis. Le Calypso trinidadien, le Mambo et le Cha-Cha-Cha (issu du Danzon) Cubains. La production musicale industrielle qui s’en est suivie a débarqué dans les ports du Golfe de Guinée avec notamment les marins cubains et la musique, qui prétendait renouer avec des racines africaines largement romantisées et adaptées, a néanmoins été d’autant plus facile à s’approprier qu’elle avait de fait conservé des polyrythmies familières, des traces des origines communes.

C’est ainsi qu’est notamment née la Rumba Congolaise. Mais c’est aussi vrai au Sénégal.

Le catalogue de RCA de l’époque inonde le continent africain et les musiciens locaux vont reprendre tous ces standards, pour la plupart cubains jusqu’à plus soif… Il existe de nombreuses reprises des mêmes titres au Congo, au Bénin, en Guinée, au Mali et au Sénégal.

Au fil des ans et d’un retour vers la tradition, et les instruments qui vont avec, les musiciens vont se réapproprier leur propre musique tout en gardant en sous-texte ces rythmes afro-cubains, à la fois modernes et familiers. Au Sénégal, ce processus s’est d’abord accompli au sein du Star Band de Dakar dés le début des années 1960’s, au fil de recompositions et désagrégations, cet orchestre sera la matrice d’une kyrielle de groupes : le Number, l’Etoile de Dakar avec le jeune Youssou N’Dour à ses débuts, etc.
Dans les années 1970’s les instruments traditionnels du M’Balax et du Sabar ont largement réintégré la musique populaire de Dakara. Les Sérères, les Wolofs, les Diolas mélangent leurs différents rythmes, langues, danses, instruments dans le nouveau son du moment et c’est à cette époque, 1974 ou 1975, qu’émerge le Super Diamono de Dakar, qui va rapidement s’imposer comme le groupe phare des années 80 au Sénégal, avec entre autres au chant lead l’incroyable Omar Pene … Entre autres, c’est rien de le dire, puisque 28 musiciens vont à un moment faire partir de l’aventure du Duper Diamono.
En 1979, Omar Pene et ses musiciens organisent un périple entre le Sénégal, la Casamance et le Gambie, vont écouter, enregistrer les musiciens traditionnels locaux, jouer avec eux, tout en écoutant des cassettes de jazz, de soul, de reggae… Ils vont revenir du voyage avec une nouvelle énergie créatrice doublée d’un désir d’ancrage politique, nourri de questions post coloniales, de panafricanisme (ils sont aussi la génération élevée sous l’influence de l’historien Cheick Anta Diop). Avec les critiques musicaux sénégalais de l’époque, ils appelleront ce nouveau son « l’afrofeeling ».
Bass est un morceau culte pour toute une génération de Sénégalais, comme pour notre commandant de bord James Stewart.
C’est l’un des groupes les plus singuliers et les plus virtuoses de l’époque, dans la mesure où les musiciens peuvent se permettre de ne faire aucune concession sur le son, contrairement à beaucoup de groupes des années 1980’s, obligés par l’industrie du disque à « européaniser » leur musique. Les arrangements assez jazz et en même temps coupés au cordeau comme l’est la langue wolof, le rythme est très proche du sabar et du mbala’x traditionnel… Bref, une énorme tuerie.
Alors on arrête de bavarder et on écoute.
James Stewart & Marc Uhry