Manon Lescaut à l’Opéra de Lyon

Les Castagnettes de Carmen # 58

Manon Lescaut à l’Opéra de Lyon du 20 mars au 7 avril

« Beauté fatale » : c’est ainsi que Manon Lescaut (Chiara Isotton) se décrit elle-même au quatrième acte, alors qu’elle erre désespérée sur des terres américaines arides où elle a été reléguée avec son amant Des Grieux (Riccardo Massi). Car tous ses malheurs viennent de sa beauté, qui a rendu non seulement le naïf Des Grieux mais également le riche et vieux Géronte (Omar Montanari) éperdument amoureux d’elle. Pour autant, dans cette histoire inspirée du célèbre roman de l’abbé Prévost (1731), Manon n’a pas été qu’un objet de désir passif. Ambitieuse et aimant le luxe et les plaisirs, elle a balancé entre son amour pour Des Grieux et la richesse que lui garantissait Géronte, au risque de s’y perdre.

(c) Jean-Louis Fernandez

 

L’opéra de Puccini nous parle d’un temps où des jeunes femmes pouvaient être envoyées au couvent par leurs parents et ne pouvaient échapper à cette sinistre perspective qu’en étant enlevées par un soupirant plus ou moins riche ou séduisant. Manon est sur ce plan une figure transgressive car elle apparaît pleinement actrice de son destin, même si ses ambiguïtés et ses hésitations causent finalement sa perte : c’est en recevant Des Grieux au domicile conjugal qu’elle est découverte et c’est parce qu’elle ralentit sa fuite en amassant les bijoux offerts par Géronte qu’elle est arrêtée.

La mise en scène d’Emma Dante tourne la pièce du côté de la farce tout en déployant sa dimension féministe. La joyeuse auberge où se rencontrent les personnages pourrait bien accueillir un bordel, la leçon de danse de Manon est prétexte à son exhibition devant les amis concupiscents de Géronte et la prison qui enferme les jeunes femmes condamnées à l’exil américain rappelle la brutalité d’une oppression éminemment genrée. L’unité de décor des trois premiers actes (une façade percée de portes ouvertes ou grillagées) manifeste cette continuité de la domination masculine, qui détermine le destin de Manon mais aussi de ses compagnes d’infortune, figurées dans les chorégraphies de Manuela Lo Sicco : une des qualités de cette production est de ne pas faire de Manon un cas exceptionnel mais de l’inscrire dans une condition féminine partagée.

(c) Jean-Louis Fernandez

L’humour coloré de cette mise en scène ne doit pas masquer la gravité du propos, à l’image de la robe démesurée que Manon porte pour se faire belle mais qui se transforme en prison à la fin de l’acte 2. Le travail sur les lumières (Christian Zucaro) et les couleurs éclatantes des costumes exubérants (Vqnessa Sannino) flattent l’œil du spectateur ou de la spectatrice autant que la direction dynamique de Sexto Quatrini comble son oreille. Mais si l’on sort réjoui de cet excellent spectacle, ce n’est pas sans une pointe de gravité féministe que Puccini, et après lui Emma Dante, ont réussi à instiller.

Carmen S.

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