« Does she sing the real blues like I do ? »
L’autre jour… je ne me souviens plus exactement quel « autre jour » c’était, mais c’était un jour sombre. C’était l’un de ceux où vous vous levez, le cœur gros, les pieds coincés dans des espadrilles en béton. C’était une de ces journées où toute la misère du monde s’accroche à vos épaules. Où ça poisse.
C’était une de ces journées où vous n’avez qu’une envie : enfiler un jogging ou un « pantalon mou » comme dit une de mes chères amies et vous caler sous la couette, le chat blotti sur le ventre. Une sale journée où vous espérez fermer les yeux et les rouvrir le lendemain.
Je coule comme un vieux camembert sur mon canapé. J’étouffe. Le chat déserte les rangs et je finis par me lever. Baskets, bonnet, jogging, K-way, écharpe, gants, écouteurs vissés sur les oreilles, me voilà comme une âme en peine à fouler le bitume dans le froid des rues X-roussiennes. Je commence ma routine, je déambule. Je descends le boulevard de la X-Rousse et tourne à droite rue Bony puis à gauche rue Chazière.
« Does she ? » chante Julia avec Kid Francescoli dans mes oreilles. « Does she know how to love you ouou, Does she sing the real bluuuuues like I do » … Je cale mon pas sur le rythme de la chanson. Tchik ponk, tchik ponk, tchiktchiktchik ponk. Je me laisse emporter par la cadence de la basse. Mon cœur est coincé dans ma cage thoracique, je peine à respirer. Moi aussi j’ai le blues.
Comment fait-on pour continuer la lutte ? D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours cru que l’espoir était notre seul horizon. J’ai été biberonnée à l’idée qu’il nous fallait lutter pour plus de justice sociale. Un monde d’égalité pour tousxtes quel que ce soit ton genre, ton sexe, la forme de ton corps, ta couleur de peau, ton orientation sexuelle ou ta religion. D’aussi loin que je me souvienne, j’y ai toujours cru. J’ai tout bien fait : j’ai manifesté, j’ai écrit, j’ai lu, j’ai milité, j’ai voté, et j’ai encore manifesté, encore lu, encore écrit, encore milité et encore voté. Et le pire c’est que je pense avoir transmis ça à mes enfants. Mais aujourd’hui ? Comment fait-on pour garder la foi ? Comment fait-on pour y croire quand ce monde se délite sous nos yeux ?
Ma petite grand-mère paternelle par exemple – je dis « petite » par affection mais aussi parce qu’elle était vraiment « petite », elle mesurait 1m47 – n’a jamais rien lâché. Jeune fille juive, seule à Paris pendant la 2nde Guerre Mondiale, avec son bébé et une étoile jaune cousue sur le manteau, mariée à un Français emprisonné à Lyon. Comment a-t-elle survécu ? Comment a-t-elle trouvé la force non seulement de se battre dans l’instant présent mais de ne pas lâcher l’affaire toutes les années suivantes, jusqu’à sa mort en 2013. Elle a milité, collé des affiches, fait du « porte à porte », recouvert les miroirs de son armoire d’autocollants de la CGT et du MRAP. Comment a-t-elle fait pour continuer à y croire ? A espérer ?
Ma playlist continue en boucle dans mes oreilles. Je tourne dans le parc Chazière. L’éclectisme de mes choix me fait sourire : Dooz Kawa et Demi Portion, Gaël Faye, Idir, Rage against the machine, Blondie, Nina Simone, Tiken Jah Fakoly, Peter Doherty, Selah Sue, Le peuple de l’herbe… mais je ne les entends plus vraiment.
J’inspire par le nez sur 1, 2, 3, 4 et 5 secondes, j’expire sur 1, 2, 3, 4 et 5 secondes. Fucking petit bambou que j’ai envie de réduire en miettes.
Combien de temps ai-je cligné des yeux pour que toutes les valeurs auxquelles j’ai cru, soient piétinées ? Pire que ça, combien de temps ai-je cligné des yeux pour qu’il soit plus respectable d’être d’extrême droite que de gauche ? Alors donc, il est plus acceptable d’émettre des propos racistes, sexistes ou grossophobes que lutter contre le fascisme ? Alors donc, il est plus simple de penser que les femmes agressées sont des « sales connes » qui cherchent à détourner de l’argent aux gens célèbres que de croire leur récit ? Alors donc, il est plus facile de protéger les violeurs, les agresseurs et menteurs que d’appliquer des politiques de protection et de réparation pour toutes les victimes, femmes et enfants ? Pour rappel, dans 96% des cas, les auteurs de violence sexuelle sont des hommes, et le plus souvent de l’entourage de la victime.
Dans mes écouteurs, Gaël Faye m’assure qu’ils « finiront seuls et vaincus » et que « l’éclat de nos vies entêtées éblouira [leurs] en-dedans » … mouais … faudrait-il encore qu’ils écoutent.
Nous sommes une espèce dévastatrice. Nous tuons, chassons, détruisons, emprisonnons. Nous pensons que tout nous est dû, nous nous amusons en maltraitant, abîmant, défonçant. Et quand nous ne le faisons pas consciemment, notre ignorance – qui n’a d’égale que notre arrogance – nous empêche de protéger notre maison. Nous sommes lâches et bien trop nombreux pour que les actions individuelles soient efficaces. Les grands de ce monde font des concours de zizis sur le dos des plus vulnérables. La cause est perdue. Je suis perdue.
Je tourne rue Jacquard et je la remonte en fredonnant. La mélodie de la chanson féministe « Cancion Sin Miedo » de Vivir Quitana guide mes pas. Je fais comme elle, je pense aux miennes. Aux femmes de ma famille. A ma petite maman, à mes filles, à mes deux grand-mères, à mes belles-filles, à mes belles-sœurs, à mes amies.
Je pense à Clara, ma prof de yoga qui le jour où des manifestants d’extrême droite ont foulé le bitume lyonnais m’a dit : « Je fais de ma pratique un acte politique, ils ne me prendront pas ma joie ».
Je pense au philosophe Paul B. Preciado qui, lorsqu’il a été interviewé par Lauren Bastide dans son podcast « Folie douce », a dit « L’optimisme est une méthodologie politique. La joie est politique ».
Je pense à ma tendre amie Isa qui trouve toujours le chemin de la joie même dans la noirceur de ce monde.
J’inspire sur 1, 2, 3, 4 et 5 secondes. J’expire sur 1, 2, 3, 4 et 5 secondes. J’espère. Je suis de retour chez moi. Je vois ma maison.
MC Chouchou, mai 2026
A mes filles bien sûr. A ma petite maman pour toujours. A mon homme à moi.
Spécial clin d’œil à ma chère amie Lise avec qui j’use mes baskets depuis tant d’années.
Episodes 1 et l’épisode 2 de l’interview de Paul B. Preciadio par Lauren Bastide.
Crédits photos, 1 : Jeanne Barraud / 2 : Ludovic Viévard

