Très chère Géraldine Mosna-Savoye,
Je me permets ce très chère car je vous invite assez régulièrement chez moi. Il me semble alors vous connaître un peu. J’invite d’ailleurs un grand nombre de vos collègues chaque jour, à différentes heures, des collègues de votre maison, France Culture, afin de m’instruire, de m’ouvrir à de nouveaux sujets, objets de conversation avec d’autres, de lectures, de pensées vagabondes, par la suite.
Géraldine, je ne suis pas content.
Je me faisais une joie d’écouter votre série d’émissions sur l‘Anti-Œdipe de Félix Guattari et Gilles Deleuze et après les trois premières, me voilà fâché.
Bon, commençons comme ça. Aujourd’hui, troisième émission, votre invité parle à un moment donné de volonté « d’une politique d’émancipation » dans l‘Anti-Œdipe. Oui, il me semble.
Depuis une vingtaine d’années, nous (1) organisons des séquences de travail sur ce livre et à force de lectures collectives, de discussions, de synthèses-de-ce-que-nous-avons-compris, nous réussissons à extirper des concepts, à nous les expliquer, nous qui n’avons pas fait des études de philo, nous qui nous faisons notre éducation populaire. Ces concepts nous servent plus tard, ailleurs, à mieux comprendre le monde, à trouver des clefs de compréhension, à construire des contextes – des agencements, quoi – qui nous émancipent au moins un peu de nos conditions de vie défavorables, ou parfois tristes comme dirait Spinoza. Alors oui, ce livre contient un sacré potentiel d’émancipation.
Mais alors, pourquoi nous le rendre incompréhensible ? Pourquoi cette opération de distinction, comme dirait Pierre Bourdieu, cette opération qui consiste à nous expliquer que tout cela n’est pas pour nous ? Que tout ce que contient ce livre n’est réservé qu’au petit nombre qui s’entendent entre eux distinctement des autres ? Pourquoi ?
Les trois émissions commencent par une introduction alléchante, puis un quart d’heure assez clair qui situe le livre, les auteurs, l’époque. Puis… lecture d’un des pires passages du bouquin – je sais, à force de le parcourir, j’en connais plein assez compréhensibles – puis… Surcodage de l’invité, complication sur complication. Ce pourrait être un sketch sur Rire et Chansons ! Enchaînement de mots et de phrases, certes poétiques mais incompréhensibles même par quelqu’un qui comprend – un peu, à sa manière… – des concepts tels que « corps sans organe », « schizo-analyse », « agencement » ou « déterritorialisation ».
Mais pourquoi ? Pourquoi ce contre-pied, ce croche-patte même ? Quelle est votre finalité ?
Parce qu’enfin, c’est quand même gros. Faire des émissions sur des émancipateurs que peuvent être Deleuze et Guattari, pour finalement écraser la gueule de l’auditeur ou auditrice. Ça m’oblige à dire un truc rabat-joie, un rabattement fasciste comme diraient les deux, une parole qui fait rentrer dans la norme, quoi : cette émission a une mission de service public et n’a donc pas pour objet d’éloigner les citoyens de la culture, non ?
Certes, c’est super d’aller vers du plus en plus compliqué. On n’est pas obligé de tout comprendre. Ok. Ça va. Mais enfin, donnez-nous au moins quelques billes. Commencez par deux ou trois émissions compréhensibles avant de convoquer ces personnes qui parlent à dix auditeurs, peut-être onze avec vous.
Je sais parce que je l’ai vécu : on peut s’expliquer la plupart des concepts de l’Anti-Œdipe simplement. On peut même les « agencer », les mettre ensemble, les emboîter pour en faire des machines plus complexes, des paysages plus raffinés, des machines de guerre contre le réactionnaire qui est en nous.
Pourquoi, Géraldine ? Pourquoi ?
Stéphane Nadaud qui est cité plusieurs fois dans ces émissions, est venu à une de nos séances. Il est venu nous filer un coup de main et non un coup sur la tête pour qu’on se taise. C’était en 2007, au café-lecture les Voraces. En trois reformulations et deux exemples, il nous expliquait les derniers concepts incompris. Invitez-le avec un auditeur ou une auditrice béotien.ne, une personne pas trop au courant qui l’arrête dès que ce n’est pas clair. Paf, une super première émission pour rentrer dans le sujet, non ?
Mettez un passage plus long du D comme Désir de l’abécédaire de Deuleuze, là c’est simple. Tac, ça pose le paysage.
Lisez à voix haute un passage des Furtifs de Damasio ou de la Horde du Contre-Vent quand une bataille s’engage entre espace lisse et espace strié.
Géraldine, laissez de la place à cette parole aujourd’hui minoritaire en vous, cette ligne de fuite, ce devenir émancipatrice. Rejoignez les passeurs et passeuses d’idées. Adressez-vous à celles et ceux qui ne sont pas au premier rang de la classe, déterritorialisez votre attention, vous verrez c’est chouette, ça rend puissante, comme dirait Deleuze de Spinoza, c’est une ligne de joie.
Je vous veux du bien, faut pas croire, d’ailleurs voici en cadeau de bonne foi et en toute exclusivité, le seul film réalisé par Félix et Gilles !
Surlieutenant la riflette
- Ce « nous » ce sont par exemple des associations du réseau des Crefad qui réalisent des arpentages, comme celui-ci qui aura lieu en mai et dans le Tarn.