Du Care dans les yeux de ma mère

Décembre 2024, je l’entends qui farfouille dans son ancien bureau. Je m’approche. Chriit, chriit, chriit… ses gestes sont imprécis, précipités. Elle semble perdue. Elle tremble. Je l’entends marmonner quelques mots. Elle bégaie. S’énerve. « Encore disparus … » Chriit, chriit, chriit… Je ne sais pas ce qu’elle cherche, je crois qu’elle non plus.
Je la regarde, penchée sur le tiroir ouvert de la commode de ma grand-mère. Elle farfouille parmi les objets, rangés, pliés, empaquetés, étiquetés. Elle fouille, elle soulève un porte-monnaie, le repose. Passe sa main encore plus loin dans le tiroir comme s’il n’y avait pas de fond. 84 ans d’une vie emmaillotée dans des sacs en plastique. Des objets chargés d’émotion, de souvenirs. Elle souffle. Elle me sourit, puis gémit encore.

Je la regarde. Elle range, dérange, s’assoit, souffle. Elle cherche, marmonne, soupire. Elle se retourne vers moi, son visage s’illumine, elle sourit de nouveau…
Dans la profondeur des yeux de ma mère se noient mon enfance et celles de ma sœur et de mon frère. Notre mère, qui nous a tant aimés, tant soutenus, tant supportés, s’en va peu à peu dans un monde où nous ne pouvons la suivre. Le deuil avant la perte.

Sollicitude

En 1982, Carol Gilligan lance un pavé dans la mare du patriarcat. Alors qu’elle effectue son doctorat, la psychologue et philosophe affirme que les codes moraux auxquels nous nous référons ne sont pas adaptés aux femmes. Dans une société patriarcale, pensée pour et par les hommes, démontre-t-elle, ce que disent ou veulent les femmes n’est que rarement considéré. Jamais nous n’avons accès à leur voix intime. Non, nous dit-elle, nous ne sommes pas tou.te.s obligé.e.s d’adhérer aux valeurs morales dictées par l’homo economicus. Non, nous sommes pas tou.te.s obligé.e.s d’être fort.e.s, efficaces, combatif.ve.s. Non, nous ne sommes pas tou.te.s obligé.e.s de porter haut et fort les vertus de la compétition. De la sélection. Mais, oui, nous pouvons penser le monde autrement, oui, nous pouvons construire collectivement une société « libérée du patriarcat et des maux qui lui sont associés, le racisme, le sexisme, l’homophobie, et d’autres formes d’intolérance et d’absence de care ». Fichtre, allez-vous me dire. Quelle folie !
Oui, insiste-t-elle, oui, nous pouvons proposer une autre voie et faire entrer dans nos prises de décision la sensibilité, l’affect, les émotions, l’attention aux autres. Ainsi, dans une voix différente. Pour une éthique du Care, Carol Gilligan pose les premières pierres intellectuelles de la pensée du Care ou en français de la sollicitude. Pavé dans la mare du patriarcat, donc, et dans le petit monde de la psychologie aux USA.

Chriit, chriit, chriit… elle continue à fouiller, ses mains s’activent plus nerveusement encore, plus rapides. Elle défait un sac. Elle marmonne : « Non ce n’est pas ça ». Elle le referme, cherche le scotch. Dans un gémissement, presque imperceptible, elle se retourne vers moi et me sourit. Je la regarde. Elle a l’air d’une petite fille. Son corps devenu si frêle me semble encore plus vulnérable. Dans la profondeur des yeux de ma mère se noient mon enfance et celles de ma sœur et de mon frère. Notre mère qui a tant accompli s’en va peu à peu dans un monde où nous ne pouvons la suivre. Le deuil avant la perte.

Vulnérabilité

Carol Gilligan précise encore : la société patriarcale a la fâcheuse habitude de considérer la vulnérabilité comme une tare. Mais, dit-elle, nous pouvons toustes être plus intelligent.e.s que ça. Changeons de focale. Oublions un temps la compétition et considérons, ensemble, la vulnérabilité comme une caractéristique que nous partageons toustes. Humains et non humains. Une caractéristique partagée par tous les êtres vivants en somme. De fait, mettons au cœur de nos actions de quoi en prendre soin. C’est urgent.

Je la suis dans l’appartement. La voilà partie dans une autre quête. Je m’approche d’elle, lui caresse l’épaule. Elle me sourit à la fois soulagée et gênée que je sois là. Son corps tremble, si doux, si fragile. Elle en a tant porté sur ses frêles épaules.
Nous d’abord, ma sœur, mon frère et moi. Présente, acharnée à nous éduquer, à nous instruire. Ingénieure, femme active dans un monde qui destinait plutôt les femmes aux tâches ménagères, sa force et sa vulnérabilité se sont alliées pour guider nos pas d’enfants, d’adolescents et d’adultes. Elle nous a soutenus dans nos choix, accompagnés dans nos réussites et nos échecs. Nous réussissions, elle était là, nous tombions, elle était là aussi.
Nos enfants ensuite. Etés au soleil ou en Bretagne. Voyage à Londres, Lisbonne ou Venise. Jeux dans le jardin. Gâteaux. Mercredis d’arts plastiques. Ecoute, jeux, câlins. Elle et mon père ont été les artisans du paradis des petits-enfants.

Dans la profondeur des yeux de ma mère se noient mon enfance et celle de ma sœur et de mon frère. Notre mère qui nous a montré le sens politique de chacun de nos actes s’en va peu à peu dans un monde où nous ne pouvons la suivre. Le deuil avant la perte.

Politique

En 1993, Joan Tronto déboule. Politologue, philosophe, féministe, elle ne peut imaginer que le Care se cantonne aux relations interpersonnelles. Une gentille bienveillance partagée entre gens négligés. La solidarité des petit.e.s face aux puissant.e.s. Non. Les éthiques du Care sont bien plus que ça et la dimension politique est indispensable. Certes dit-elle, il est temps de sortir de l’individualisme inhérent au capitalisme. Capitalisme qui par ailleurs détruit les plus vulnérables, les animaux et la Planète. Certes, mais cette sortie doit être joyeuse car elle nous permettra de construire une société juste, écologiste, féministe, sociale. Une société où les institutions se soucieront de ceux et celles qui prennent soin des autres, les forment, les éduquent. Des institutions justes pour un monde juste. Re-fichtre !

L’engagement politique de ma mère a été fondateur. Femme de gauche, ancrée dans ses convictions : actes et paroles en adéquation. Elue à l’éducation dans une notre petite ville, femme scientifique, militante. La portée politique de ses actes s’est faite dans l’espace familial comme à l’extérieur. Un modèle. Une voie à suivre. Lui arriver à la cheville serait déjà bien.
Elle se dirige vers la bibliothèque. Soupire encore, cherche ses mots, puis lasse abandonne. Murée dans son silence, me voilà obligée de deviner ce qu’elle pense. Son bureau est recouvert de post-its. « 13h30, dentiste ». « Lire la posologie des médicaments ». « Le jeudi : orthophoniste ». « Samedi : Ornella vient ». Et j’en passe. Vert, jaune, bleu, orange autant de couleurs collées sur un bureau vitré pour rappeler des moments de vie perdus. Les étagères sont jonchées de photos. Les enfants, les grands-parents, les petits-enfants. Passé et présent se mélangent dans un méli-mélo tout à la fois joyeux et nostalgique.

Dans la profondeur des yeux de ma mère se noient mon enfance et celles de ma sœur et de mon frère. Notre mère féministe s’en va peu à peu dans un monde où nous ne pouvons la suivre. Le deuil avant la perte.

Féministe

Mais si les éthiques du Care renouvellent les catégories morales auxquelles se référer pour construire notre monde, elles sont avant tout féministes. Pensées, lues, traduites, vulgarisées, éprouvées par des femmes. Patricia Paperman, Sandra Laugier, Pascale Molinier, Carol Gilligan, Joan C. Tronto, Agata Zielinski, Fabienne Brugère, Julie A. White… Nul besoin de vainqueur en armure de guerrier, nous disent-elles, ce sont les invisibles, les petites mains, les ordinaires du soin qui portent le monde et qui le rendent meilleur. Et ce sont la plupart du temps des femmes. Apprenons à les écouter, à entendre leur voix intime. Apprenons à percevoir celle qui nous dit que le Care n’est pas seulement une voix féminine mais une voix humaine. Ecoutons, ces révolutions silencieuses qui se trament au cœur de l’ordinaire et qui nous permettent de garder espoir.

Née en 1940 dans un Paris sous les bombes, elle a petit à petit fait bouger les lignes. Etudes de sciences mais littéraire accomplie. Intellectuelle mais peintre, couturière et experte du tricot. Les mains et la tête. C’est toujours avec discrétion, à pas feutrés, sans vantardise qu’elle a tracé son chemin, affirmé ses choix et nous a donné la force de faire pareil. Un engagement féministe qui m’accompagne à chaque instant.

Dans la profondeur des yeux de ma mère se noient mon enfance et celles de ma sœur et de mon frère. Notre mère s’en va peu à peu dans un monde où nous ne pouvons la suivre. Le deuil avant la perte.

MC Chouchou, mai 2025

A mes filles et à ma petite maman. Je vous aime.
« L’espoir est une discipline », Angela Davis.

Photos : Ludovic Viévard

Pour en savoir plus :
Carol Gilligan, Une voix différente : La morale a-t-elle un sexe ? (1982), Paris, Flammarion, 2019
Carol Gilligan, Une voix humaine. L’éthique du Care revisitée. Paris, Climats, 2024
Joan Tronto, Un Monde vulnérable (1993), Paris, La Découverte, 2009.
Sandra Laugier, « Le care, le souci du détail et la vulnérabilité du réel », dans Grammaire de la vulnérabilité, Raison publique, 2011, Le care, le souci du détail et la vulnérabilité du réel – RAISON PUBLIQUE