Les Texticules de Pedro #20

Pendant ce temps-là, dans le New Jersey

L’Institut d’études avancées de Princeton (New Jersey, États-Unis) est un trou de verdure lui-même percé d’un étang où vont se noyer les scientifiques distraits. Par grand froid, un drapeau blanc indique aux vocations christiques qu’on peut marcher sur l’eau sans risque. À l’inverse, un drapeau rouge informe les physiciens qu’ils ont l’opportunité d’une expérience rigolote en résistance des matériaux. La faune va de la tique, qui provoque la maladie de Lyme, au daim, qui profite que la chasse soit interdite pour croître et se multiplier. Entre les deux, le renard convoite l’écureuil d’un œil gourmand et seuls les plus de 50 ans se rappellent que le Woodpecker se prénomme Woody.

In years when the lake freezes, the University announces when the lake is open to the public for ice skating, hockey or walking across its glossy surface. The borough determines when the ice has obtained a safe thickness. White flags above the boathouse and on the shore at the south end of the Harrison Road bridge indicate when the ice is safe for recreation. Red flags mean that the ice is not safe to be on…

Les différents bâtiments de l’Institut portent le nom du mécène qui a financé leur construction. Par exemple, M. Wolfensohn a fait construire le grand hall pour les conférences et Marilyn et James Simons sont honorés pour la construction du dinning hall, où la cuisine est excellente puisque le chef est français. M. Rubenstein a, quant à lui, fait construire le bâtiment qui porte son nom et qui abrite le bar. Il en a choisi l’architecte et a imposé une statue d’Albert Einstein. Les sociologues ont rechigné, les mathématiciens ont accepté à condition que la statue ait les exactes mensurations du modèle original.

Le Rubenstein bar est ouvert du mardi au vendredi soir de 17 à 21 heures, le verre de chardonnay est à 10 dollars mais le service est sympa. Comme tout se paie par carte bancaire, la timbale pour les tips reste généralement vide et sert surtout à culpabiliser la communauté scientifique. Plusieurs des murs du Rubenstein sont des tableaux noirs à disposition des mathématiciens inspirés pour qu’ils puissent, entre deux libations, les couvrir d’équations crayeuses jusqu’à la fermeture (« un dernier calcul et on s’en va »). Leurs travaux sont effacés le lendemain par des enfants qui dessinent des bonhommes approximatifs, à la grande honte de leurs parents lorsqu’ils sont historiens de l’art. Un verre sorti trop chaud du lave-vaisselle a un soir éclaté lorsque le barman y a versé une Guinness sortie trop fraîche du frigo. Un barbu grisonnant accroché au bar a alors expliqué à un sociologue ébahi qu’il s’agissait d’un phénomène connu de longue date par les sciences physiques.

 

Un thé est servi tous les jours au rez-de-chaussée de Fuld hall à 15h30 mais il vaut mieux s’y rendre un peu avant car les mathématiciens qui arrivent en horde font une razzia sur les cookies. Du coup, l’heure du thé est maintenant 15 heures, même pour les mathématiciens qui ont fini par piger le truc. L’IAS a aussi un gym où on peut faire de la course à pied et du vélo tout en restant sur place et déplacer des haltères dans l’espace. Le bruit court que certains mathématiciens en occupent les douches pour autre chose que se doucher.

Tous les mois de février, un bal réunit la communauté scientifique de l’Institut. L’ambiance rappelle vaguement les bals de la Côte Roannaise de la fin des années 80, Niagara et Herbert Léonard en moins, la bamba en plus. Il paraît que tous les ans, des mathématiciens y prennent des cuites terribles. Certaines chercheuses en sciences sociales regardent les mathématiciens avec attendrissement parce qu’« ils sont tellement jeunes ». Il est possible que s’y mêle un peu de concupiscence. Il paraît qu’un mathématicien qui n’a pas publié un article révolutionnaire avant 40 ans a raté sa carrière.

Firestone Library

Le week-end, un service de bus conduit les scientifiques sans voiture vers les supermarchés situés hors de la ville pour qu’ils et elles puissent remplir leur frigo. Le bus de 9 heures est conduit par un moustachu renfrogné toujours en retard. Mieux vaut prendre celui de 9 heures et demie, conduit par un autre moustachu mais celui-là jovial et ponctuel. Quel que soit l’horaire du retour, chacun fait mine de ne pas regarder le contenu des cabas des collègues et de ne pas en déduire leur régime alimentaire. Déjà que faire ses courses à Whole foods plutôt qu’à Trader Joe’s vous situe différemment sur l’échelle de compromission avec le capitalisme – sans parler de Wegmans, bien sûr.

Labyrinth Books Shop

 

Pour sortir de l’Institut, si on n’a pas de voiture ou si le verglas interdit le vélo, il faut marcher jusqu’à Princeton qui est une petite ville divisée par son axe principal, Nassau street. Au sud de cette ligne se trouve l’université dont les différents bâtiments néogothiques portent le nom du mécène qui a financé leur construction, au nord des commerces et services pour les étudiant.e.s et les gens qui travaillent à l’université. C’est ainsi qu’au nord de Nassau street se trouve l’excellente bibliothèque municipale. En traversant la rue et en remontant un peu vers la gauche, on arrive à la fastueuse bibliothèque Firestone de l’université. Et si on traverse à nouveau on tombe sur la librairie Labyrinth. Il y a beaucoup de livres au mètre carré à Princeton. C’est une ville qui vote à gauche.

Pedro V.