Les Castagnettes de Carmen # 49

L’Affaire Makropoulos à l’Opéra de Lyon du 14 au 24 juin

(c) Jean-Louis Fernandez

C’est une mise en abime que nous propose l’Opéra de Lyon pour la clôture de sa saison lyrique. Le personnage principal de cette Affaire Makropoulos de Janacek est en effet une célèbre chanteuse d’opéra, Emilia Marty (Ausrine Stundyte), qu’une cour d’admirateurs hystériques couvre de fleurs. Mais la diva a d’autres préoccupations que le chant, et vient faire intrusion dans une sombre dispute d’héritage opposant depuis un siècle la famille d’Albert Gregor (Denys Pivnitskyi) à celle du baron Prus (Tomas Tomasson), prise en charge par l’avocat Kolenaty (Karoly Szemerédy) et son clerc Vitek (Paul Curievici). Emilia avance que des documents anciens permettraient de dénouer le litige en prouvant qu’au XIXe siècle, la cantatrice Ellian MacGregor aurait donné naissance à un fils après une liaison avec le baron Joseph Prus, et donc que la lignée des Gregor peut prétendre à sa part d’héritage.

L’examen des papiers laisse apparaitre de troublantes similitudes d’écriture et d’initiales — E.C. — à travers les âges. Emilia Marty finit par reconnaître qu’elle est Ellian MacGregor mais aussi Eugenia Montez, Elsa Müller, Ekaterina Myshkin ou encore Elina Makropoulos. Née 337 ans plus tôt, elle a traversé les siècles grâce à un élixir d’éternelle jeunesse élaboré par son père, médecin d’un empereur. C’est la formule de cette potion magique qu’elle cherchait parmi les vieux papiers du baron Prus mais le processus du vieillissement est déjà enclenché, et il lui faut songer à passer la main. La jeune cantatrice Krista (Thandiswa Mpongwana) saura prendre sa relève en renonçant à la magie au profit de la sincérité.

(c) Jean-Louis Fernandez

Le rêve de l’éternelle jeunesse a hanté le XIXe siècle, de Faust à Dorian Gray. Cet avatar tardif (l’œuvre a été créée en 1926) évoque par certains aspects la Carmilla de Sheridan Le Fanu (1876), cette grande sœur lesbienne du Comte Dracula qui, elle aussi, change de nom (Mircalla, Millarca…) pour traverser les siècles en multipliant les conquêtes. D’ailleurs le baron Prus ne dit-il pas, après la nuit que lui a accordée Emilia, qu’il a eu l’impression de tenir dans ses bras un cadavre ? Si la référence n’est pas explicite, il y a bien quelque chose de l’ordre du vampirisme dans la manière dont la diva — ou plutôt vamp — séduit les hommes.

Le récit sur lequel s’est basé Janacek pour son livret est baroque, non au sens musical du terme mais de composite dans ses éléments et ses références. Il n’est pas simple de fait surgir du surnaturel dans un cabinet d’avocat ou au lendemain d’une coucherie décevante. La mise en scène de Richard Brunel y parvient en misant sur une sobriété qui n’empêche pas l’inventivité (deux plateaux superposés qui se répondent) et en jouant du clair-obscur des lumières de Laurent Castaingt. La direction d’Alexander Joel fait honneur à la contribution de chaque instrument à cette couleur musicale si typique de Janacek. Et l’on ne peut qu’applaudir la performance d’Ausrine Stundyte qui, présente sur scène de bout en bout de la représentation, sert le rôle d’Emilia Marty dans toutes ses nuances.

Carman S.

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