« De belles affiches… qui ont de belles histoires »

Entretien avec Christophe Coharde / La Poule Rouge Éditions – Printemps 2024

 

Bonjour Christophe de la Poule Rouge !

Bonjour.

J’ai eu dans les mains un catalogue d’exposition intitulé Peuples Autochtones, que j’ai lu attentivement et passionnément. Il faut le dire, c’était accrochant. Quel est donc ce catalogue ? Quelle est donc cette exposition ?

La Poule Rouge est une association d’édition dont la double particularité est de ne faire que de l’affiche en sérigraphie et de faire des collections s’inspirant des sciences humaines. Il est important pour nous de présenter des affiches qui soient belles et racontent des histoires. L’exposition des Peuples Autochtones est une idée que j’ai eue il y a quatre ans, en discutant avec Olivier Bral qui est le co-éditeur de la Poule Rouge. Il en est aussi le sérigraphe et imprime les affiches. La discussion portait sur le bouquin de Pierre Clastres La Société contre l’État . Il me parle de ce livre, je vais à la librairie, je l’achète.

Je trouve également deux autres livres du même auteur dont Chroniques des Indiens Guayaki. Je m’y plonge et me dis qu’il serait intéressant de faire un truc sur les peuples autochtones.

Au départ, je voulais faire une exposition qui ne concerne que les peuples autochtones ayant une organisation de type anarchiste. Ça m’a toujours intéressé. Mais en creusant, j’ai découvert beaucoup d’autres peuples autochtones dans le monde, et je me suis dit que je ne pouvais pas me limiter juste à ces sociétés-là.

Donc, voilà, l’idée était là : avoir une série d’images mais aussi écrire des textes sur chaque peuple pour raconter ce qu’il en est, ce qu’ils subissent aujourd’hui et ce qu’ils ont subi.

Et donc dans cette expo on traverse une vingtaine de peuples, c’est ça ?

Oui, 21 exactement.

Ils viennent des quatre coins de la terre . Certains ont disparu, certains sont devenus mythiques.

Les Guanches, les Taïnos, les Selk’nam ont disparu. Enfin disparu… Ce n’est pas vraiment qu’ils disparaissent, c’est qu’ils se fondent dans d’autres groupes jusqu’à ce que leur culture s’éteigne.

Ça fait écho, comme évoqué dans l’introduction du catalogue à des questions de biodiversité. On parle beaucoup de la chute de la biodiversité animale, d’extinction d’espèces mais là, nous avons l’impression d’être plongés dans une chute de la biodiversité humaine.

En revanche, dans ce projet d’exposition, on trouve une belle biodiversité de personnes qui ont participé. Que ce soit du côté des dessinateurs ou des gens qui écrivent sur ces peuples. Il y a des anthropologues, des libraires…

… et aussi, des peintres, des illustrateurs, des auteurs de bande dessinée… Beaucoup de personnes ! Je suis content d’avoir collaboré avec chacune d’entre elles et d’avoir réussi à les rassembler en vue de créer de belles images et de beaux textes. C’est aussi le projet de la Poule Rouge de permettre des collaborations entre artistes venant d’univers complètement différents. Je trouve que dans cette collection, en voyant leur travail, en regardant entre les lignes, on découvre ces personnes, on les devine.

Oui , il y a du monde !

Je suis un consommateur d’images, de livres. Je lis beaucoup. Je suis toujours à la recherche de nouveaux artistes, de nouvelles expériences. C’est sans fin.

Mais ce que je trouvais intéressant dans la diversité des personnes qui ont participé à cette exposition , c’est que ça donne des entrées vraiment différentes pour aborder le sujet. Bien sûr il y a l’entrée des anthropologues mais aussi d’autres profils qui rentrent de manière complètement différente.

Oui, je ne voulais pas n’avoir que des anthropologues.

Il y a aussi des militants…

…Des journalistes, des militants des droits de l’homme.

Il a d’abord fallu que je lise beaucoup pour cerner le sujet. Et contacter tous ces gens a été long.

Mais j’avais envie que les textes soient aussi différents que les dessins. J’avais envie que, malgré un sujet qui peut être lourd, ce soit plaisant à lire, à voir.

Disons que le contexte est lourd. Dans ce désir de l’humanité de détruire tout ce qui l’entoure, y compris sa propre diversité, on a impression que tout ça tire vers une même société, à la fin.

Cela fait partie de mes réflexions, des questions que je me pose. Quelle responsabilité j’ai, moi aussi, dans ma façon de consommer ?  On change de téléphone tous les trois mois. Les métaux rares pour les fabriquer, on les prend où ? Sur les dernières terres abandonnées. En Amazonie, on rase la forêt pour cultiver du soja qui sert à nourrir des animaux que l’on mange. Je ne suis pas végétarien mais à quel point ai-je besoin de manger de la viande ? Le lithium pour les batteries, où va-t-on le chercher ?

Je suis issu d’un monde qui s’est construit, enrichi, sur l’accaparement de terres, sur le colonialisme, la globalisation.

…Ma Françafrique…

L’exploitation des ressources naturelles à outrance… Et puis au fil de mes recherches je suis tombé sur ce principe de Terra Nullius. Une terre considérée comme non-exploitée pouvait être accaparée par l’homme blanc au détriment des populations autochtones qui vivaient dessus.

Il y a ce contexte, que l’on comprend bien dans l’exposition, mais il y a aussi pleins de pépites, de richesses chez chacun des peuples présentés. C’est une espèce d’archive de l’humanité, de ses manière d’être, de vivre… C’est hyper réjouissant de se plonger là-dedans !

Si ça fait cet effet, ça me fait plaisir. C’était un des buts recherchés. Ça a été un gros travail de recherche mais j’ai aussi eu de la chance. Par exemple Greg Lehman, professeur d’histoire en Tasmanie, est arrière arrière petit-fils de Palawas. Les Pawalas étaient les aborigènes qui vivaient en Tasmanie. Ils ont été exterminés, il n’en existe plus aucun. Il n’en reste que des descendants métissés. Donc, c’était intéressant d’avoir son texte, j’en suis très content !

C’est d’ailleurs un texte plutôt intime, celui-là, non ?

Oui. Il parle de son arrière grand-mère, de son arrière grand-père, de comment la culture et la tradition Palawa ont été transmises par les femmes, de mère en fille, car les hommes avaient été exterminés, de comment cette culture est arrivée jusqu’à lui. C’est un beau texte.

Et le dessin qui accompagne ce texte ?

Il est d’une peintre italienne qui s’appelle Margherita Paoletti. Il représente une femme avec des fleurs sur sa peau, et une main noire qui vient en retirer une…

Et puis il y a les papous !

Oui, avec un dessin de Jean-Luc Navette, un dessinateur et illustrateur lyonnais. Un dessin mystérieux : des visages qui s’évaporent. Ça fait écho à ce que vivent les Papous du côté indonésien. Ils se battent pour leur reconnaissance, vivent sur des territoires exploités pour leurs ressources avec une des plus grandes mines à ciel ouvert. Le texte a été écrit par Nicolas Rouillé, journaliste, écrivain français, qui a d’ailleurs fait un très bon livre,  Timika, un western papou qui se passe dans les années 90, c’est passionnant. Après l’avoir lu, j’ai pensé à lui pour écrire un texte. On a eu de la chance sur les textes.

Et sur les peuples aussi ! Même si j’imagine qu’il en existe beaucoup d’autres.

Si ça ne tenait qu’à moi, j’en aurais fait 50 des affiches ! Mais voilà, on est une petite association d’édition.

Deux mots sur l’association « La Poule Rouge » ?

Nous ne faisons que des affiches en sérigraphie, des tirages d’art, maxi 100 exemplaires, signés, numérotés. On les vend sur les salons, ou lors des expositions qu’on peut faire. On essaye d’être droit dans nos bottes car l’idée est de faire des expositions engagées sur des thématiques engagées.

On essaye d’avoir un deal correct avec les artistes qui sont payés entre 20 et 50% du prix des affiches. C’est beaucoup par rapport à ce qui se fait habituellement et c’est bien comme ça.

Mais alors quand on va voir cette exposition, on peut se procurer ces sérigraphies ?

Oui. On en a toujours. Pour cette exposition, elles sont entre 50€ et 90€. Celle qui est à 90€, c’est un grand format de 50 par 70 dessiné par Dave McKean. Je suis content d’avoir collaboré avec lui.

Où va-t-on la voir, cette exposition ? (1)

Bonne question, c’est une de nos problématiques. On trouve peu d’endroits. Pour l’instant, elle est nulle part. L’année dernière, elle était au festival du FIRN (Festival international du roman noir) et là, on cherche des lieux. Peut-être sera-t-elle présentée à Lyon en novembre pour le festival des solidarités. C’est encore à voir.

On essaye aussi de développer de la location d’exposition. Dans des médiathèques, par exemple. D’ailleurs j’adore l’idée de travailler avec des médiathèques parce que ça permet aux bibliothécaires de proposer des ouvrages qui vont avec : de la bande dessinée en écho avec les dessinateurs de l’expo issus de la BD, des essais, des romans, plein de choses.

Quelles sont vos conditions pour exposer ?

On vient de la micro édition, donc on n’est pas gourmand, on ne sait pas l’être en tout cas ! Il y a 21 affiches, des photos d’archives encadrées, plus les textes, ça fait en gros 23 mètres de mur. Et puis un peu d’éclairage. Sur certaines affiches un bon éclairage fait tout ressortir.

 

Imaginons que je sois un café associatif, un lieu d’expo, une mjc, faut-il prévoir un gros budget ?

Non, pas forcément. On adapte le budget au lieu. On a déjà exposé dans des cafés, dans des bars mais ce n’est pas forcément l’endroit où l’on arrive à vendre. Or, on a besoin de vendre des affiches pour pouvoir monter de nouveaux projets. C’est notre seul financement.

Peut-on voir tout ou partie de ces dessins sur le site de la Poule Rouge ?

Tout. Les précédentes collections, les affiches, les textes, tout y est.

On peut aussi se procurer sur le site le catalogue de l’exposition ? Il est vraiment très intéressant et il donne envie de voir tout ça en grand format.

Oui pour 12€. On a fait un petit tirage de 200 exemplaires. Il y a aussi des encadrés, des conseils de lecture. C’est important. Quand on lance une collection, l’idée c’est de partager. Même si les gens n’achètent pas une affiche, s’ils ressortent avec la sensation d’avoir fait des découvertes ou avec des envies de lecture, c’est une façon de gagner. Ça fait plaisir. C’est ça aussi l’idée : partager, échanger et découvrir.

Et puis en plein milieu de ce catalogue, il y a la déclaration des Nations Unies sur le droit des peuples autochtones.

Oui, c’est intéressant à lire. On s’aperçoit que ce n’est pas forcément bien respecté. Il y a encore du boulot… C’est assez dingue. Au Brésil, quand Bolsonaro était au pouvoir, l’Amazonie a bien morflé et ce n’est pas fini non plus sous Lula mais avec déjà plus d’espoir. Là, avec la guerre en Ukraine, beaucoup de personnes issues des peuples autochtones d’Arctique sont envoyées sur le front.

C’est assez catastrophique ce qu’il se passe pour la majeure partie d’entre eux.

Finissons sur une note plus réjouissante. Cette petite peuplade sur les îles Canaries dont on connaît peu les origines et qui, mille ans après s’être installée là voit arriver des navigateurs normands et leur disent :  »Ah, il y a d’autres êtres humains alors ? Nous pensions être les seuls survivants après un énorme cataclysme »

Ah oui. Souvent les premiers contacts sont assez incroyables. Sur la Plate-forme Tënk, j’ai vu  un documentaire où, dans les années 30 en Papouasie, trois chercheurs d’or atteignent une vallée perdue où personne n’a mis les pieds. Ils y rencontrent des papous qui n’ont jamais vu d’hommes blancs. Les chercheurs ont une caméra. Ça donne une idée de ces premières rencontres. Ils n’étaient pas là pour échanger. Ils venaient chercher de l’or.  Ils ont trouvé là  une main d’œuvre qui travaillait pour eux toute la journée en échange d’un coquillage.

Merci Christophe de la Poule Rouge.

Merci Christophe du Zèbre !

Sur-lieutenant Riflette

 

1. La Poule Rouge a trouvé son lieu! L’exposition sera visible le 22 juin 2024, à Grrnd Zero, 60 av. de Bohlen, 69120 Vaulx-en -Velin. Le vernissage débutera à 18h, et il sera suivi de trois concerts à partir de 20h30.

Et pour aller plus loin :

le site de la poule rouge : https://editionslapoulerouge.com/

le catalogue en ligne Peuples autochtones https://editionslapoulerouge.com/les-peuples-indigenes-en-cours

le documentaire First contact de Bob Connolly et Robin Anderson: https://www.on-tenk.com/fr/documentaires/le-cinema-ethnographique/first-contact

ailleurs mais pas loin :

Carpentarie d’Alexis Wrigth : un remarquable roman écrit à la manière de la pensée aborigène. https://www.actes-sud.fr/node/18520

Des podcast de Barbara Glowczewski qui parle bien aussi de tout ça https://www.radiofrance.fr/personnes/barbara-glowczewski