#15- Deux poétesses afghanes : Nadia Anjuman et Parvin Pejvâk


Nadia Anjuman
(1981-2005) a connu très jeune un grand succès littéraire, qui lui a valu l’hostilité des talibans. Mais c’est sous les coups de son mari qu’elle est morte à seulement 23 ans (c’est elle qui figure sur la photo d’illustration).
Parvin Pejvâk, est née en 1966

Exceptionnellement dans cette série, les traductions sont de Leili Anvar dans l’anthologie nécessaire qu’elle a réuni : Le cri des femmes afghanes. ed. Bruno Doucey, 2022.

Illumination
Voici la nuit : la poésie illumine mes instants
Voici l’exaltation qui peigne mes cordes vocales
Quel est ce feu, merveille étrange, qui m’abreuve ?
Voici que le parfum de l’âme embaume le corps de mes rêves
Je ne sais de quelle montagne, de quel sommet d’espoir
Voici qu’une brise nouvelle souffle sur la saison de ma fin
Du halo de lumière me vient une transparence, luminescence
Voici que n’ont plus d’autre désir mes larmes et mes soupirs
Les étincelles de mes plaintes dont une poussière d’étoiles
Voici que la colombe des mes prières fait son nid dans l’empyrée
Mes larmes incontrôlées sur les lignes de son livre
Voici, ô mon Dieu, qu’elles tombent, goutte à goutte, sans raison
Lettre sur lettre dans un cahier, mot sur mot tumultueux
Voici que gronde une tourmente, fruit de mon silence obstiné
Ne déchire pas, ô aurore, la soie de mon imaginaire
Voici que je suis plus heureuse la nuit, quand Poésie illumine mes instants.

Murmure

Hier dans la nuit mes lèvres voulaient en un murmure s’ouvrir
Les cordes de mon âme aspiraient à vibrer comme en une mélodie
La musique la plus enivrante de l’être
A l’oreille de mon silence se voulait naître, en harmonie
Une âme immense s’était levée du cœur de l’océan
A mon être desséché aspirant à s’unir
Sortie de l’étroitesse de ce corps étau
Mon existence désirait commencer son infini
Une puissance cachée au tréfonds de ma langue
Voulait se dire comme un secret sortilège, en rimes
Bien des mots colorés qui en mon pays d’imaginaire
Ouvrant les ailes, voulaient s’envoler dans un désir
Avec le papier et la plume, quelle fête quand
Hier dans la nuit mes lèvres voulaient en un murmure s’ouvrir.

Parvin Pejvâk

Résurrection
Déchiré le cœur de la nuit
Levé le soleil de minuit
Blême la lune
Unies la mer et la montagne
Ouvertes les tombes
Au cœur de la mère, une crue neuve
Comme un essaim d’abeilles à l’assaut de la ruche.

Mon fils, ô mon fils, où étais-tu ?
Mère, j’avais roulé au pied de l’Hindou-Kouch

Et une pierre de lapis-lazuli me faisait de l’ombre
Toi, mon fils… ?
Mère, nous étions tombés dans une plainte brûlante
Et une perdrix chantait ma blessure encore fraîche.
Mon fils, couronne de mon âme, où étais-tu ?
Au cœur de la rivière du Panchir
Un petit poisson farceur traversait chaque jour les trous de mes yeux vides
Et mon cœur était la coquille d’une perle.

Mon fils, je n’avais de toi aucune nouvelle !
Mère, comme ton cœur brûlé, je me suis consumé de la tête aux pieds
Et une forêt avec moi
Et le vent a emporté nos cendres vers…
Je ne sais où !
Ô mon fils, où es-tu parti ?
Au printemps des fleurs d’orangers
Aux floraisons des narcisses
Je suis parti contempler le cyprès vert du martyre.
Mon fils, tu es encore froid, tu trembles
Mère, je viens du col de Kotal
J’étais enfoncé dans la neige
Mais je voyais en rêve des grappes de feu.
Mon fils, tu m’as apporté des tulipes ?
C’est le sang de ton fils, mère !
Dans la vallée de Khaybar
J’ai fait don
De ma colère aux aiglons
Et de mon sang à toutes les tulipes du monde.
De quelle colline viens-tu, mon fils ?
De la colline des martyrs
Cette colline qui comme les autres collines…

– Hélas… mon fils… où étais-tu ?
– Je ne sais pas, mère.
Il y avait des lambeaux de moi sur un caillou, un mur, un arbre…
Mais maintenant, je suis entier de la tête aux pieds, face à toi.

Les larmes débordent des yeux de la mère
Chaque larme tombée à terre
Bourgeonne, fleurit, devient oiseau
Accroche-cœur
Chaque maison trouve une lampe
Chaque mur ouvre une fenêtre
Le monde mort et ténébreux se fait couleurs
Résurrection
La mère se réveille brusquement
Un cœur battait la chamade dans la terre
Pourquoi ne suis-je pas morte dans mon sommeil ?
Une larme versée sur la terre
Et le printemps se décolore
Automne.