Yu Jian (Chine, né en 1954)
Depuis quelque part invisible
le corbeau déblaie des blocs de nuage d’automne de ses orteils
et plonge vers le ciel dans mes yeux gonflés de vent et de lumière
le signe du corbeau breuvage soufré d’une nonne de la nuit noire
croassant et perçant un trou dans la paillasse d’une volée d’oiseaux
pour percher sur une branche dans mon cœur
tout comme aux jours de ma jeunesse à la conquête des nids de corbeau à la cime des arbres de ma ville natale
mes mains ne saisiront plus jamais ce paysage d’automne
mes mains escaladent un autre grand arbre pour cueillir un tout autre corbeau
de son obscurité
corbeau qui a déjà été une sorte de viande d’oiseau un mélange de plumes et d’entrailles
maintenant un désir de récit l’impulsion du discours
et peut-être est-ce une auto-consolation dans le visage de l’adversité
échappée d’une masse d’ombres mal-à-propos
cette sorte de travail est invisible comparé au temps de l’enfance
atteignant de ma main la plus brave les nids noirs peuplés de becs pointus c’est même plus difficile
quand un corbeau est perché sur les tempêtes de mon cœur
ce à quoi j’essaie de donner la voix n’est pas son symbole ni sa métaphore ou sa mythologie
ce à quoi j’essaie de donner la voix est le corbeau tout comme aux jours évanouis
je n’ai jamais trouvé de colombe dans un nid de corbeau
depuis l’enfance mes mains se sont couvertes des callosités épaisses du langage
mais en tant que poète je n’ai jamais donné la voix à un corbeau
avec la circonspection et la clairvoyance de l’âge puisant à la source de divers inspirations styles et rythmes
tout comme on commence à écrire plongeant le pinceau dans le puits d’encre
je croyais que les syllabes devaient être trempées de noir depuis le tout début pour saisir ce corbeau
peau chaire et os les flux de sang autant que
les plans de vol déployés dans le ciel toutes trempées de noir
un corbeau commence en sa noirceur en vol vers une réalisation trempée de noir
depuis l’instant de sa naissance il habite la solitude et les préjugés
dans une universelle persécution, chasse et capture
pas oiseau il est corbeau
dans un monde rempli de mal la moindre seconde
coche ses dix mille prétextes au nom des forces de la lumière ou de la beauté
les fusils sont braqués sur cet ambassadeur vivant des forces obscures et tirés
pour autant il ne peut pas s’échapper au-delà des limites de l’être-corbeau
ni voler plus haut et empiéter sur le terrain de l’aigle
ni s’abaisser au bas royaume des fourmis
sculpteur des grottes du ciel à la fois son propre trou noir et son foret noir.
Haut et seul des hauteurs d’un corbeau
il trace un cap selon ses repères son temps ses passagers
c’est un imbécile heureux de corbeau à grande bouche
et en dehors le monde est une simple fabrication
rien de plus que l’inspiration sans frontière du corbeau
vous les gens l’étendue de la terre et du ciel l’étendue au-delà de l’étendue
vous les gens Yu Jian et à sa suite des générations de lecteurs
ne sont rien d’autre que des victuailles dans un nid de corbeau.
J’ai cru que quelques dizaines de mots suffiraient à saisir ce corbeau
la description l’a fait une boite noire en mots
mais j’ignore qui détient les clés de la boite
qui détient les codes secrets du noir corbeau
dans une autre description il apparaissait comme un prêtre vêtu de mastic
entre les puissants murs du Paradis, cet être sacré à la recherche d’une entrée
mais je ne sais pas si l’antre du corbeau est plus proche de Dieu que celle du prêtre
peut-être que perché sur la flèche d’un clocher un jour
il a vu le bon corps du Nazaréen
quand je décris le corbeau comme un cygne nourri de la noirceur infinie de la nuit
l’oiseau réel brillant de la lumière d’un cygne passe le marécage radieux près des moi
et je perds immédiatement toute foi en cette métaphore
j’attache le verbe tomber à ses ailes
alors il s’élève vers le neuvième ciel comme un jet
je le nomme taciturne et il vient illico se poser en sans mot
quand je regarde cet oiseau sorcier sauvage sans-loi
un essaim de verbes s’esquisse dans ma tête des verbes corbeaux
que je ne peux prononcer la langue clouée par des rivets
je les ai vu foncer vers le haut du ciel cabrer
plonger vers le soleil puis se regrouper encore au-dessus des nuages
paisibles et insouciants dessinant un film en corbeau-motion
ce jour-là comme un épouvantail au cœur creux je suis resté dans un champ vide
et toutes mes pensées étaient macéré au corbeau
j’ai clairement ressenti ce corbeau senti sa chair sombre
son cœur sombre mais je ne pouvais pas m’échapper de la forteresse sans soleil
comme il s’envolait alors je m’envolais
comment pourrais-je jamais retourner hors du corbeau dans le but de le saisir
ce jour quand j’ai levé mes yeux vers le ciel bleu chaque corbeau était déjà trempé dans l’obscurité
une foule de bouffeurs de cadavre j’aurais dû leur porter un regard aveugle plus tôt dans le ciel de ma ville natale
je traque au début pour les innocenter ensuite
une bouffée de la puanteur de la mort et je paniquerais et perdrais mon emprise
sur les cieux j’aurais dû garder les yeux posé sur les alouettes les grues blanches
comme j’aime et je comprends ces anges gracieux
mais un jour j’ai vu un oiseau
un oiseau moche la couleur du corbeau
pendue aux cordes grises du ciel
aux pattes mutilées raides et droites comme des jambes de poupées
au vol tortueux sur les pentes du ciel
définissant un centre en son genre traçant
un énorme cercle sans substance
et j’ai entendu un chœur de craintes inquiétantes
suspendues quelque part hors de portée
et je voulais dire quelque chose
dire au monde que je n’étais pas effrayé
par ces bruits invisibles