#10 Yu Jian – Nommer un corbeau

Yu Jian (Chine, né en 1954)

Depuis quelque part invisible
le corbeau déblaie des blocs de nuage d’automne de ses orteils
et plonge vers le ciel dans mes yeux gonflés de vent et de lumière
le signe du corbeau      breuvage soufré d’une nonne de la nuit noire
croassant et perçant un trou dans la paillasse d’une volée d’oiseaux
pour percher sur une branche dans mon cœur
tout comme aux jours de ma jeunesse    à la conquête des nids de corbeau à la cime des arbres de ma ville natale
mes mains     ne saisiront plus jamais ce paysage d’automne
mes mains escaladent un autre grand arbre   pour cueillir un tout autre corbeau
de son obscurité
corbeau    qui a déjà été une sorte de viande d’oiseau      un mélange de plumes et d’entrailles
maintenant     un désir de récit     l’impulsion du discours
et peut-être    est-ce une auto-consolation dans le visage de l’adversité
échappée d’une masse d’ombres mal-à-propos
cette sorte de travail est invisible    comparé au temps de l’enfance
atteignant de ma main la plus brave    les nids noirs peuplés de becs pointus     c’est même plus difficile
quand un corbeau     est perché sur les tempêtes de mon cœur
ce à quoi j’essaie de donner la voix     n’est pas son symbole    ni sa métaphore ou sa mythologie
ce à quoi j’essaie de donner la voix    est le corbeau      tout comme aux jours évanouis
je n’ai jamais trouvé de colombe dans un nid de corbeau
depuis l’enfance    mes mains se sont couvertes des callosités épaisses du langage
mais en tant que poète     je n’ai jamais donné la voix à      un corbeau
avec la circonspection et la clairvoyance de l’âge         puisant à la source de divers inspirations    styles et rythmes
tout comme on commence à écrire   plongeant le pinceau dans le puits d’encre
je croyais    que les syllabes   devaient être trempées de noir depuis le tout début    pour saisir ce corbeau
peau    chaire et os    les flux de sang autant que
les plans de vol déployés dans le ciel     toutes trempées de noir
un corbeau     commence en sa noirceur    en vol vers une réalisation trempée de noir
depuis l’instant de sa naissance il habite la solitude et les préjugés
dans une universelle persécution, chasse et capture
pas oiseau   il est corbeau
dans un monde rempli de mal    la moindre seconde
coche ses dix mille prétextes   au nom des forces de la lumière ou de la beauté
les fusils sont braqués sur cet ambassadeur vivant des forces obscures    et tirés
pour autant il ne peut pas s’échapper au-delà des limites de l’être-corbeau
ni voler plus haut    et empiéter sur le terrain de l’aigle
ni s’abaisser       au bas royaume des fourmis
sculpteur des grottes du ciel   à la fois son propre trou noir     et son foret noir.
Haut et seul     des hauteurs d’un corbeau
il trace un cap selon ses repères     son temps     ses passagers
c’est un imbécile heureux     de corbeau à grande bouche
et en dehors    le monde est une simple fabrication
rien de plus que l’inspiration sans frontière du corbeau
vous les gens     l’étendue de la terre et du ciel     l’étendue au-delà de l’étendue
vous les gens    Yu Jian et à sa suite des générations de lecteurs
ne sont rien d’autre que des victuailles dans un nid de corbeau.

J’ai cru que quelques dizaines de mots suffiraient     à saisir ce corbeau
la description l’a fait    une boite noire en mots
mais j’ignore qui détient les clés de la boite
qui détient les codes secrets du noir corbeau
dans une autre description il apparaissait comme un prêtre vêtu de mastic
entre les puissants murs du Paradis, cet être sacré    à la recherche d’une entrée
mais je ne sais pas   si l’antre du corbeau    est plus proche de Dieu     que celle du prêtre
peut-être que perché sur la flèche d’un clocher un jour
il a vu le bon corps du Nazaréen
quand je décris le corbeau comme un cygne nourri de la noirceur infinie de la nuit
l’oiseau réel     brillant de la lumière d’un cygne     passe le marécage radieux près des moi
et je perds immédiatement toute foi en cette métaphore
j’attache le verbe tomber à ses ailes
alors il s’élève vers le neuvième ciel comme un jet
je le nomme taciturne    et il vient illico se poser en sans mot
quand je regarde cet oiseau sorcier sauvage sans-loi
un essaim de verbes s’esquisse    dans ma tête    des verbes corbeaux
que je ne peux prononcer   la langue clouée par des rivets
je les ai vu foncer vers le haut du ciel     cabrer
plonger vers le soleil    puis se regrouper encore au-dessus des nuages
paisibles et insouciants    dessinant un film en corbeau-motion

ce jour-là   comme un épouvantail au cœur creux    je suis resté dans un champ vide
et toutes mes pensées      étaient macéré au corbeau
j’ai clairement ressenti ce corbeau     senti sa chair sombre
son cœur sombre    mais je ne pouvais pas m’échapper de la forteresse sans soleil
comme il s’envolait    alors je m’envolais
comment pourrais-je jamais retourner hors du corbeau    dans le but de le saisir
ce jour    quand j’ai levé mes yeux vers le ciel bleu   chaque corbeau était déjà trempé dans l’obscurité
une foule de bouffeurs de cadavre    j’aurais dû leur porter un regard aveugle plus tôt   dans le ciel de ma ville natale
je traque au début   pour les innocenter ensuite
une bouffée de la puanteur de la mort    et je paniquerais et perdrais mon emprise
sur les cieux    j’aurais dû garder les yeux posé sur les alouettes    les grues blanches
comme j’aime et je comprends ces anges gracieux
mais un jour    j’ai vu un oiseau
un oiseau moche    la couleur du corbeau
pendue aux cordes grises du ciel
aux pattes mutilées    raides et droites comme des jambes de poupées
au vol tortueux sur les pentes du ciel
définissant un centre en son genre    traçant
un énorme cercle sans substance
et j’ai entendu un chœur de craintes inquiétantes
suspendues quelque part hors de portée
et je voulais     dire quelque chose
dire au monde    que je n’étais pas effrayé
par ces bruits invisibles