Les Castagnettes de Carmen # 44

Barbe-Bleue à l’Opéra de Lyon du 24 janvier au 4 février

L’Opéra de Lyon reprend la mise en scène par Laurent Pelly du Barbe-Bleue de Jacques Offenbach, déjà présentée en 2019. Si la direction et une partie de la distribution ont changé (sans rien perdre en qualité d’interprétation), la production reste globalement la même et l’essentiel des commentaires que j’avais pu faire il y a quatre ans reste de mise.

Avertissement préalable : le thème de départ, inspiré du conte de Perrault, a beau être le même, cette histoire de mari meurtrier multirécidiviste n’a pas grand-chose à voir avec son avatar par Béla Bartók présenté la saison dernière dans une mise en scène redoublée de Andriy Zholdak. Ce Barbe-Bleue sent quant à lui son Second Empire à plein nez, ce qui signifie à la fois la garantie d’un divertissement relaxant mais aussi beaucoup de facilités, tant dans le livret (de Meilhac et Halévy) que dans la musique, parfois répétitive mais bien servie par la direction de James Hendry qui remplace Michele Spotti.Résumons l’intrigue : Barbe-Bleue (Florent Laconi) vient de se débarrasser de sa cinquième épouse et, tout en songeant déjà vaguement à la septième, charge son alchimiste Popolani (Guillaume Andrieux) de recruter la sixième parmi les jeunes filles les plus vertueuses du village. Le tirage au sort désigne Boulotte (Héloïse Mas), que personne n’égale « dès qu’il s’agit de batifoler » et dont le physique avantageux s’attire l’admiration immédiate de Barbe-Bleue (« c’est un Rubens »). Mais ce dernier se lasse (très) vite de sa nouvelle compagne et convoite dès qu’il la voit la fille du roi Bobèche (Christophe Mortagne), Fleurette (Jennifer Courcier), autrefois abandonnée mais retrouvée parmi les villageoises. Cette dernière est quant à elle amoureuse du prince Saphir (Jérémy Duffau) qui s’était déguisé en paysan. Pas plus qu’il n’a exécuté les précédentes épouses de son maître, Popolani ne consent à faire mourir Boulotte qui, dans un retournement final, démasque Barbe-Bleue, lequel se résigne à vivre avec elle. La « Cantate n° 22 » peut retentir dans un hyménée général puisque ce sont sept couples qui convolent in fine.L’opéra est tout entier organisé autour du faux : la rosière est une dévergondée notoire ; Fleurette et Saphir ne sont pas paysans mais d’extraction princière ; les épouses de Barbe-Bleue ne sont pas davantage mortes que les courtisans dont Bobèche a exigé l’exécution… La courtisanerie s’étale dans toute sa bassesse et le roi se réjouit de voir ses flagorneurs courbés chaque jour plus bas que la veille… Il faut bien sûr y lire une expression de l’hypocrisie de la société bourgeoise du Second Empire mais celle-ci pourrait bien, à 150 ans de distance, se retourner contre l’œuvre elle-même : la tonalité de Barbe-Bleue a beau être grivoise, la pièce ne s’en achève pas moins par la célébration de sept mariages simultanés (« C’est original et moral ! », chante vaillamment le chœur de l’Opéra de Lyon). Dommage également que soit imposé à la talentueuse Héloïse Mas un texte, aujourd’hui pénible, supposé traduire la vulgarité et l’ignorance prêtées par les librettistes aux jeunes femmes de la campagne.

Sans égaler le délire de son Roi carotte (lui aussi programmé à deux reprises par l’Opéra de Lyon), la mise en scène de Laurent Pelly (appuyée par l’adaptation d’Agathe Mélinand) donne un beau dynamisme à l’ensemble, notamment par la subtile coordination et la mobilité constante des interprètes. Les décors de Chantal Thomas accentuent les contrastes (la cour de ferme, le salon princier, le tombeau des épouses de Barbe-bleue) tout en apportant une légère touche critique (via des couvertures géantes de presse people). La lecture de l’œuvre ainsi proposée parvient à instaurer une distance avec son contexte originel suffisante pour qu’on trouve plaisir à ce qui reste une grosse farce. Qu’il parvienne à nous faire apprécier un plat aussi lourd est la preuve du talent de Laurent Pelly.

Carmen S.

(c) Stofleth