Tout s’est joué dans un salon de coiffure, paraît-il. Celui où George Clinton a été embauché encore adolescent.
C’est là que serait né le groupe Parliaments, devenu Parliament, devenu Funkadelic, devenu une infinité de noms avec un tas de musiciens qui tournent dedans et dehors, Bootsy Collins et Maceo Parker, notre copain le pauvre Eddie Hazel, dont la mère craignait tellement que la musique le conduise à sa perte. Les musiciens entrent et sortent, partent parfois avec le nom du groupe, ou sortent à deux un 45 tours qui a le même nom que l’album enregistré par les autres. Tout cela finira dans l’engueulade et la ruine, à force d’incompréhensions sur les droits d’auteurs, mais avec tellement d’humour.
Peu importent les noms et peu importent les musiciens, ce qui reste, c’est le P-funk, A nation under one groove, comme ils ont intitulé l’album qui a constitué le point d’orgue commercial de leur carrière. 12 albums en 12 ans, on n’est pas là pour chômer. Avec cet humour si particulier qui n’est pas du second degré, mais une espèce de sur-premier degré. L’état d’esprit est posé depuis leur album décalé de 1970 Free your mind… and your ass will follow. Ils reprennent toute la gravité des slogans de l’émancipation noire et l’éclaboussent de libération sexuelle, endossant le stéréotype d’hyper-sexualisation des noirs.
C’est comme la chanson en écoute, qui parle d’une « mauvaise fille » (l’intro mythique « the girl is bad« …) qui se tortille lascivement au sol, un truc hyper sexualisé, mais pour raconter l’histoire d’un mec qui n’en a rien à foutre, il ne veut pas danser avec elle, c’est l’Undisco Kidd, et l’histoire vire à l’absurde, tout en poursuivant son allure résolument pornographique.
Les costumes de scènes, les coiffures, tout est un peu délirant dans Funkadelic, dans leur vie aussi. Déjà l’idée de changer de nom pour fuir les contraintes du contrat avec leur maison de disque, pour ressusciter ensuite l’ancien nom et continuer avec les deux, pour s’arrêter et George Clinton continuer tout seul mais avec d’autres, réunis sous le nom de P-Funk all-stars, il fallait être assez facétieux. George Clinton chante le sexe, pour ne pas chanter le sexe, mais il aura quand-même 14 enfants. Il tourne autour des messages politiques, mais confine toujours à l’absurde : son dernier album en 2005 s’intitule How Late Do U Have 2BB4UR Absent? (A partir de combien de retards est-on considéré absent, avec cette affectation excessive des remplacements de syllabes par des lettres).
Il a connu des hauts et des bas, a disparu à la fin des années 1980, ruiné, avant d’être ressuscité par les samples de rappers comme Snoop Dog, qui ont fait pleuvoir les royalties et l’ont remis en scène dans les années 1990. En 2018, ils ont encore sorti un album de Parliament-Funkadelic ; Clinton s’est arrêté au milieu de la tournée, pour se faire poser un pacemaker ; il a été surpris que la tournée ne continue pas sans lui, tant toute cette aventure est une histoire humaine, mais sans héros. Facétieux, il a annoncé à la presse qu’il serait à l’avenir remplacé par un hologramme qui serait présenté lors de leur concert à Las Vegas.
C’est comme si George Clinton et Funkadelic avaient pressenti l’époque actuelle : ils nous ont prévenu de ne pas nous attacher au contenu de ce qui se raconte ; ils nous ont prévenu de nous méfier de nos biais cognitifs ; ils nous ont dit qu’il fallait énormément de coeur, mais pas trop de sérieux et que la musique est une essence corporelle, parce qu’il ne faut pas oublier les corps.
Selon toute vraisemblance, George Clinton venait du futur dans les années 1960, pour empêcher les Etats-Unis de glisser vers Trump et le monde du tout numérique. Sinon, comment aurait-il su pour le funk, comment aurait-il inventé ce truc ? Comment savoir que de taper comme un bourrin sur le premier temps de la mesure allait ajouter au Groove au lieu de donner l’impression d’une marche militaire lourdingue ?
George Clinton venait du futur, pour nous empêcher de vivre ce présent. Il a lamentablement échoué. Mais il nous reste le P-funk !

James Stewart & Marc Uhry
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