#49- Les Vikings de la Guadeloupe : Ka Nous Pe Fe

 

« Pour les jeunes, par les jeunes. » C’est la devise du Red Star Pointe-à-Pître. L’étoile rouge, l’intitulé générique des clubs d’obédience communiste (à l’epoque de sa création, en 1927, le Parti Communiste était le seul à tenir une ligne anti-impérialiste et anti-colonialiste). Ici, on sait où on est. On a des convictions et du courage, c’est ce qui est demandé à l’équipe. Elle s’y emploie si bien que les joueurs sont surnommés « les vikings diabla », les diables vikings.

Alors, quand encore adolescent, le fils du Président, Fred Aucagos, monte un groupe de musique avec ses potes, en 1966, ils l’affilient au club. Ce seront les Vikings de la Guadeloupe.

Fred a grandi en Métropole, qui a aspiré la génération précédente des musiciens antillais. L’exposition coloniale de 1931 avait suscité une vague de curiosité pour les « musiques tropicales » et la Biguine y triomphe dans les années suivantes.

La Biguine, c’est la rencontre de la Polka et de la Mazurka alors en vogue en Europe, avec le Bèlè martiniquais et le Gwo Ka guadeloupéen. Une rencontre ancienne attestée dès 1848. Si ancienne et si cousine du jazz New-Orleans, qu’on les soupçonne d’être parents : parce que la Nouvelle-Orléans avait été française et la communauté bien implantée, c’est là qu’ont convergé les planteurs haïtiens et antillais, losque l’esclavage a été aboli, avec leurs esclaves, précisément en 1848. L’origine antillaise francophone du Jazz n’est pas une hypothèse complètement farfelue… voir par exemple le morceau de Cole Porter, Begin the Biguine, qui affirme cette filiation.

Bref les joueurs de Biguine sont à Paris, de retour après guerre, et leurs enfants grandissent là, dans les transistors qui diffusent Elvis Presley et Dick Rivers. Alors pour Fred Aucagos, il n’y a pas moyen, il sera rocker. Ses références, il le dit, dans cette très chouette interview par Kino Sousa, ce sont plutôt AC/DC et Led Zeppelin. C’est un viril, il montera ensuite une boîte de construction.

Mais son pote Ipo, Ipomen Leauva, lui, sillonne les « Toufé Yen-Yens », les bals populaires où les danseurs sont si serrés qu’ils étouffent les Yen-Yens. Lui, il est du côté des gens, paroles revendicatives, mais on est là pour s’amuser, sur notre propre musique, notre culture. Ipo, c’est la communauté, d’ailleurs il deviendra travailleur social.

Max Séverin, Maxo, le troisième chanteur, est plutôt latino, il a côtoyé les cubains, il a déjà joué dans des formations d’inspiration plutôt salsa.

Il y a aussi notamment Pierre-Edouard Decimus à la basse, qui a travaillé un groove spécifique avec son frére Georges. Pour l’instant il n’a que 19 ans, mais il partira bientôt pour pousuivre cette recherche entre frères, un son mondial et complètement antillais à la fois. Ils appellent ça le Zouk et appelleront leur groupe Kassav. Il y a aussi le guitariste Guy Jacquet, le chef d’orchestre Camille Sopran’n

En 1966, ils sont jeunes, ils sont faits de tout cela, ils ont le feu. Ce sont des Vikings prêts à accoster toutes les îles de la Caraïbe. Ils prennent la Biguine, le Gwo Ka, ils y inoculent du rock, mais aussi de la Salsa et de la Rumba cubaine, du Merengue Dominicain, du Funk Etats-Uniens, du Reggae Jamaïcain, de la Soca Dominicaine, du Kompa haïtien. « On ne joue que les musiques qu’on sait jouer », disent-ils. Le groupe total de la Caraïbe. Le tout surmonté d’une gouaille parfois tendre parfois vindicative, « du piment végétarien jusqu’au piment zoizo. »

Depuis 1963 et la création du Bureau pour le Développement des Migrations des Departements d’Outre-Mer (Bumidom), la France organise une migration massive des Antilles vers la Métropole. Vu que l’Algérie est devenue indépendante un an plus tôt, il faut bien de la main d’oeuvre à mal payer… Mais en conséquence, lorsque les Vikings de la Guadeloupe jouent à Paris en 1970, ils regroupent 20 000 personnes en deux jours aux Halles. Puis en tournée, 45 000 personnes.

Mais ce succès public ne suffit pas longtemps à boucler les fins de mois. Alors quand le Président du Département leur demande de revenir et leur trouve un contrat à l’Hôtel Méridien, comme Elvis à Las Vegas, mais en division d’honneur, ils reviennent. Ils continueront à triompher dans les Antilles, mais étonnament surtout en Martinique (on ne veut se fâcher avec personne, mais il semblerait que le public martiniquais soit un peu plus chaleureux que le public guadeloupéen en général, un peu comme les stéphanois et les lyonnais quoi…).

Les Vikings continueront jusqu’à la fin de leur contrat avec l’hôtel Méridien en 1978, puis plus sporadiquement, pendant les… 45 années suivantes. Mais leur influence sur toute l’ère caribéenne va être énorme et ils rendront au monde toutes les influences dont ils se sont nourris : les Vikings de la Guadeloupe ont transformé les circulations atlantiques en vortex.

Vraiment, si vous ne connaissez pas ou seulement vaguement, arpentez leur musique attentivement. C’est une dinguerie.

James Stewart & Marc Uhry