Le Tourment d’Hippocrate

Lecture-Rencontre autour du livre « Blouse blanche, zone grise, décennie noire » d’Abdallah Aggoune,

le jeudi 26 février 2026, 19h19 à la Coopérative du Zèbre (Lyon 1er) et le vendredi 27 à 19h au Méliès à Saint Étienne.

Je ne suis pas une idéologue, je ne conceptualise pas l’injustice, la misère de toujours les mêmes ou peu s’en faut, je ne conceptualise pas que ce sont souvent les mêmes qui triment, qui finissent dans les fossés de l’économie mondialisée ou dans les charniers, que ce sont souvent les mêmes qui sont montrés du doigt, bannis, exilés… Que ce sont souvent les mêmes qui finissent ratonnés, les mêmes librairies qui brûlent, les mêmes bars qui sont caillassés, à Lyon ou ailleurs.

Et que ce sont les mêmes qui brandissent cailloux, bâtons, allumettes.

Alors j’ai l’impression de choisir le camp de la tragédie perpétuelle. Peut-être, pour moi qui ne croit pas, est-ce un reste de bonne vieille culpabilité chrétienne, une propension à tendre l’autre joue, à trouver dans le martyr une forme de beauté glorieuse ? Ou peut-être que j’ai fini de croire que le meilleur reste à venir ? Que les perdants de la guerre d’Espagne, les anarchistes russes de 1917 (et d’ailleurs et d’autres temps), les fidèles de Thomas Sankara, les ouvriers en grève jusqu’à la mort, les garrotés de l’Inquisition, les sorcières brûlées, les bébés volés des dictatures sud-américaines ne sont qu’un seul et même visage, celui des espoirs vaincus, des espérances anéanties pour que l’ordre règne.

Choisir ceux-là contre les autres, dans un manichéisme revendiqué, c’est peut-être au contraire maintenir allumée une petite flamme malmenée par les vents mauvais, la protéger de la main, continuer à croire que l’histoire a un sens, que, malgré les « Plus jamais ça ! » autant répétés que bafoués, malgré la soupe tiède de la fin des idéologies et des affrontements politiques que l’on nous sert, malgré le « blanc bonnet et bonnet blanc » renvoyant dans une même nébuleuse l’extrême gauche et l’extrême droite, mais où, au bout du compte, on voit finalement que le plus fréquentable n’est pas celui que l’on croyait, choisir ce camp-là, donc, c’est croire qu’il y a forcément quelque chose de plus grand que soi.

Choisir le camp des perdants éternels et splendides contre les vainqueurs véreux, le camp des espoirs assassinés contre les bricolages assassins, le camp des lendemains qui chanteront, peut-être, un jour, il faut bien y croire, contre les aujourd’hui rampants. Le camp de la fraternité humaine, même si elle est toujours repoussée au temps des cerises suivant.

Choisir le camp des « gens qui doutent », choisir le camp des « petits », même si souvent, on les souhaiterait plus grands. Choisir le camp de ceux que l’histoire a brisés, enterrés dans les fosses communes, fusillés au point du jour, à l’aube, égorgés dans la nuit des guerres civiles. Choisir le camp de ceux dont on a piétiné l’histoire, dont, à grands renforts d’amnisties, on a maquillé le souvenir violé en réconciliation.

Et pour cela, pour continuer à savoir qui sont les tueurs et qui sont les tués, il faut lire, écouter, entendre et rencontrer ceux qui nous racontent. Pour que nous ne trompions pas. Il y a bien des victimes. Il y a bien des bourreaux. C’est un poncif aux accents de vœu pieux, bien sûr. Peut-on être vraiment persuadés que Si c’est un homme a œuvré à maintenir vivace la conscience de ce qu’est l’extrême droite alors que Méloni est au pouvoir ?

Pourtant, quel autre choix nous reste-t-il que d’écouter les voix de ceux qui ont connu la tragédie de l’intérieur, qui ont continué à vivre au milieu des massacres et surtout, à espérer que ça ira mieux demain ?

C’est cela que nous entendons dans Blouse blanche, zone grise, décennie noire, récit d’Abdallah Aggoune publié en 2020 en Algérie aux éditions Koukou et réédité cette année par les éditions stéphanoises GOBP. Le titre, comme une valse à trois temps, nous emmène déjà dans ce ballet morbide où le narrateur, médecin implanté dans le Triangle de la mort, non loin d’Alger, doit continuer à honorer son serment d’Hippocrate, soigner toutes et tous sans distinction, quand faux et vrais barrages se dressent sur les routes, quand la zone grise est plongée dans les ténèbres des massacres et du totalitarisme islamiste, quand un peuple entier est livré à lui-même, dans une nouvelle tragédie qui façonnera, a bien des égards l’Algérie d’aujourd’hui.

Emma Ravot

Abdallah Aggoune (c) Emma Ravot

 

Abdallah Aggoune est médecin et écrivain donc, mais il est aussi réalisateur, notamment du très très beau film Sotra, comédien et chineur invétéré, il est un peu cabotin, il est drôle, même espiègle. Il a mis sa vie au service des autres, depuis 50 ans, luttant contre l’épuisement que provoquent les espoirs trahis, les gestes accomplis en vain… J’aime à croire que c’est la preuve que même au cœur de la zone grise, même au cœur de la décennie noire, on sait qu’il existe quelque chose de plus grand que soi.

 

 

Rencontres avec Abdallah Aggoune

  • LYON : Jeudi 26 février 2026, 19h19, La Coopérative du Zèbre, 22 rue Jean Baptiste Say.
  • SAINT ÉTIENNE : Vendredi 27 février, 19h, Le Méliès jean Jaurès, 10 avenue Jean Jaurès