Tout est allé très vite.
Ce qui est magique, c’est qu’on ne se rend pas compte de ce que l’on fait. Une musique, des textes, qui résonnent tellement avec l’époque que tu croies écrire une chanson qui te ressemble et cela devient un hymne. Pas une fois, pas deux fois, toujours… c’est juste que tu as trouvé la forme qui voudrait parler de toi, mais qui parle plus justement de ce que chacun vit, ici et maintenant. La forme qui préexistait en chacun de nous.
Curtis Mayfield, c’est presqu’un nom commun, on n’en peut plus du classique Move on up. Le bouillon de culture pop, le funk pour ceux qui n’y connaissent rien. Mais attends, ça ne vient pas de nulle part.
Encore un mec né pendant la guerre à Chicago, qui a grandi dans le jazz et qui prétend à quelque chose, le rythm’n blues, la consommation de masse et la revendication des Noirs américains à être eux-mêmes.
A 14 ans, il monte son premier groupe, les Roosters. A 16 ans, ils sortent deux hits, For your precious love et Gipsy woman. Ça va vite. A 21 ans, ils composent une musique de film hollywoodien. Là où les chanteurs populaires glorifient les héros ou pleurent les drames intimes, les artistes underground parlent de social en mode poétique intello sur fond de jazz compliqué. Curtis Mayfield ignore ces assignations, il est en colère contre l’ordre social et ses effets au quotidien et il en parle sur le son de sa génération, le son qui advient. Comme Sly Stone. Comme James Brown. Sans se concerter. On ne parle pas de ce qui ne va pas, sur la musique qu’on nous a dit de jouer. Heidegger dirait que c’est la vérité de l’époque. Le titre We are a winner devient l’hymne du black power ; le titre Keep on Pushing devient l’hymne de des droits civiques. A 21 ans, tu as composé à la fois l’hymne de Malcom X et l’hymne de Martin Luther King Jr.
Curtis Mayfield quitte le groupe et part en solo, pour mieux parler à tous. Tourner dans le système capitaliste, faire le singe savant ne lui dit rien. Il préfère contribuer à une économie autonome, faire la musique des films de la Blaxploitation, mais débarrassé de l’auto-exotisme de l’héroïsation, parler du réel. 10 ans après les hymnes noirs, en 1972, la B.O du film Superfly, avec un album du même nom envoie un message anti-drogue, une invitation au ressaisissement, à la mémoire et au courage, sans leçon de morale, plutôt l’étendard du ralliement. Le drapeau que ramasseront et érigeront à nouveau Chuck D et Flavour Fav, dans Public Ennemy. Une fierté populaire qui se contente de l’affirmation d’être, sans condescendance, sans prétention mais avec l’exigence d’être soi. Les intellos comme Winnicott diraient qu’ils trouvent une sortie au faux-self, mais on s’en branle de ce qu’ils diraient, en musique comme en éthique, c’est juste une affaire de justesse.
Alors bien sûr, un projecteur lui tombera dessus le laissant handicapé à 48 ans, bien sûr il mourra avant ses 60 ans. Bien sûr, il sera accroché comme une guirlande au panthéon de la musique mondiale, un de ces noms qu’il est de bon ton de vénérer. Mais au fond, il y a une pulsation qui parle d’honnêteté, de révolte, de présence à soi et au monde. Au fond il y a un putain de groove, qui nous assouplit tous le bassin et nous redresse un peu la colonne vertébrale. Merci Curtis Mayfield.
James Stewart & Marc Uhry
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