VOYAGE intersidéral en mon for intérieur QUEER

VOYAGE intersidéral en mon for intérieur QUEER

31ème opus de l’édifiante collection « Le Mot est faible » d’Anamosa, Queer est un livre écrit à quatre mains pour croiser les générations.

Après avoir rappelé l’histoire transatlantique du mot et clarifié ses usages, Inès et Philippe Liotard montrent en quoi il est un terme de résistance, « une feinte de corps percutante, radicale et joyeuse, déterminée à ne pas capituler » face aux assignations sociales, à ce que Monique Wittig avait appelé la pensée straight.

Afin de saisir un terme aussi polysémique qu’équivoque, remontons tels saumons le cours de l’histoire. Celui du mot d’abord ; lequel, descendant du bas-allemand « qver » (« oblique, pas droit »), pose d’emblée problème. Non loin de « weird », « queer », in english, qualifie depuis le début du XXème siècle tout ce qui est étrange, bizarre, tordu : tout ce qui ne trouve pas sa place dans les cases de la morale ordinaire. Utilisé comme une injure à destination des minorités transgressant les normes du genre et de la sexualité, les homosexuel(le)s en particulier, le terme abonde ensuite dans les milieux aux mœurs interlopes, à l’instar des beatniks et des jazz(wo)men (cf Queer Street de Count Basie, 1945). En 1952, William S. Burroughs (sans conteste un des écrivains les plus visionnaires à propos des sociétés de contrôle et de la biopolitique) intitule ainsi un roman en bonne part autobiographique. Même si certains milieux et artistes s’en emparent, le mot sent toujours le soufre ; il est le lot des marginaux, irrécupérablement underground. Ce n’est que dans les années 80, sous les plumes respectives de Monique Wittig (L’Opoponax, Les Guérillères, Le Corps Lesbien, La Pensée Straight) et de la militante lesbienne chicana Gloria Anzaldua (Speaking in tongues), que le stigmate est détourné, retourné, de telle sorte que l’insulte devient un étendard.

CONJURER L’INJURE

Enfin assumé par celleux qu’il désigne, « queer » devient progressivement une identité positive pour les personnes dont l’apparence et les pratiques sexuelles sont jugées inconvenantes ; un refuge « où l’on peut vivre, dire et se dire » ; une porte de sortie du placard, un enjeu de luttes politiques, de concepts esthétiques, de travaux universitaires. En 1990, avec Teresa de Lauretis, puis Épistémologie du placard d’Eve Kosofsky Sedgwick et Trouble dans le genre de Judith Butler, le mot devient objet d’études, initiant les « queer studies » largement biberonnées à la French theory de Deleuze/Guattari, Foucault, Lacan… Par ailleurs, il devient un programme politique avec l’éphémère Queer Nation. Dans la foulée, le terme est également revendiqué par l’avant-garde punk de la scène artistique, de la poétesse Lydia Lunch jusqu’au performeur SM Ron Athey, en passant par la showgirl pornoféministe Annie Sprinkle et l’autrice Virginie Despentes (voir Troubles).

SANS IDENTITÉ NI SEXUALITÉ FIXE

Le mouvement est lancé. En revendiquant leur genre flou et fluide, leur orientation sexuelle ou leur sexualité mouvante, les queers se sont approprié-e-s le terme pour se désigner et se rassembler malgré leurs différences. Plutôt qu’une identité (de fait évolutive), queer est ce terme rassembleur qui désigne une utopie, un projet d’émancipation : celui de se désidentifier pour devenir soi, en s’appuyant sur la force d’un collectif par lequel il est possible de résister aux normes écrasantes comme aux jugements dépréciateurs, et de s’affirmer, voire d’être fier et fière de ce que l’on fait, de ce que l’on est. Dans la foulée de Monique Wittig pour qui « une lesbienne n’est pas une femme », des auteurs comme Guillaume Dustan et Erik Rémès, Leo Bersani et Lee Edelman rejettent radicalement les (hétéro)normes dominantes (nation, couple, famille, reproduction, mariage) et donnent au courant queer une direction antisociale, à l’instar de celle revendiquée par le réseau anarchiste Bash Back, dont la démarche est à la fois intersectionnelle et anticapitaliste.

RÉVÉLER LES BIAIS DES SAVOIRS INSTITUÉS

Car si, comme l’avance Paul B. Preciado « l’hétérosexualité est une technologie biopolitique destinée à produire des corps straights », alors la queerness (à la fois pensée et corps, look et attitude, revendication politique et geste artistique) consiste à « déterritorialiser l’hétérosexualité, en vue de dénaturaliser la notion de femme » – et, partant, d’homme. Les minorités sexuelles (LGBT, lesboqueer, afroqueer, neuro-atypiques, crip, invalides) ainsi rassemblées en multitude, queer devient un monstre sexuel qui, brassant les identités et les cultures, réorganise les savoirs et jette un sort aux normes qui font pouvoir. Augmenté d’une bibliographie fournie et de liens éditoriaux, ce court essai, excellente entrée en matière queer, ouvre ainsi vers une véritable « épistémologie du fuck », un doigt tendu à tous ceux (et toutes celles) qui, rances essentialistes assis(es), vivent comme des porcs et pensent en charentaises. Allez bien vous faire maîtres !

Marco Jéru