Il y a des percussions, toujours. Ça se passe plutôt au niveau du bassin. La transpiration d’une sincérité sans cliché. On enchaîne un vieux calypso caribéen et la crête actuelle des rappeurs ghanéens de Fonkn Bois. Il y a du Brésil et du Gwoka, du speed malgache et des bergers peuls. Sans incohérence.

Sans incohérence, parce qu’à la racine des musiques du jour, il y a des tournes anciennes ; il y a aussi les Ibos du Nigéria qui ne jouaient la trompette que bouchée, va savoir pourquoi. Ils ont développé une manière bien particulière. Et parce qu’elle a circulé cette musique, pas uniquement dans un sens, parfois avec ironie. Elle est partie d’Afrique, enchaînée, et s’est métamorphosée dans les Antilles, aux Amériques. Mais elle est aussi revenue dans le Golfe de Guinée, avec les marins cubains, inséminer la rumba congolaise. Elle est revenue avec les ouvriers nigérians partis reconstruire Londres après-guerre et de retour au pays. Elle y a croisé les bergers descendus des montagnes pour grossir les villes nouvelles. La musique africaine s’est régénérée dans les années 60 au contact des idées portées aux Etats-Unis, par le mouvement civique, les intellectuels panafricains et les artistes post-coloniaux. La musique américaine s’est régénérée en se référant à une Afrique idéalisée. Si tu veux comprendre les structures politiques d’un pays, tu peux éventuellement regarder l’histoire des institutions qui se sont succédées sur ce territoire, mais si tu veux comprendre la société, étudie donc les chansons où elle range ses espoirs et ses souffrances, dont elle fait ses archives. Elles sont la trace de la société qui s’écoule et le ferment de la société qui vient. Les chansons sont la mue des temps qui s’enfuient et qui portent dans leur ventre plaintif les vagissements de l’époque en train de naître. Et ces chansons courent depuis quelques siècles à travers l’océan Atlantique. Plus précisément, elles courent avec les noirs. Les histoires qui les entourent en disent autant que les histoires qu’elles racontent.

James Stewart connait  bien ces histoires, dans les chansons et autour des chansons. Il connait les rythmes et les flûtes, les histoires d’amour américaines qui ont fait passer Fela Kuti du highlife bon enfant à la colère afrobeat. Il jongle avec la Sierra-Leone et le Bénin, New Orleans et Sao Paolo, Chicago et Tananarive. Il sait pourquoi la France a interdit le Gwoka guadeloupéen à la radio, avant de faire finalement reconnaitre ses sept rythmes au patrimoine mondial de l’Unesco : le kaladja, le menndé, le léwoz, le padjambèl, le woulé, le Graj, le Tumblak. James connait les histoires et il connait les gens. Il n’a pas vraiment la gueule de l’emploi ni celle d’un acteur hitchcockien, l’irlandais ardéchois. Ses années de rugby professionnel lui ont sculpté le corps comme un tronc de chêne, surplombé par une mâchoire de broyeuse de casse et un tarin de taulard russe. Il porte au bout des bras des paluches plutôt destinées à assommer des bœufs qu’à faire virevolter la cire délicate des milliers de 33 tours glanés sur toutes les grèves atlantiques, pendant qu’il rédigeait sa thèse sur la chronotopie des musiques de « l’Atlantique noire. » Le terme est emprunté au livre éponyme du sociologue et historien anglais d’origine caribéenne Paul Gilroy, un essai sur l’hybridité paru en 1993 et traduit en français en 2010. James est anglophone, on s’en doute un peu, ça lui donne accès à des gens et à des histoires, des manières de voir le monde orthogonales à ces habitudes françaises, que nous nous cramponnons à espérer universelles, au mépris de toute évidence. Vu de sa porte, James ne voit d’universel que les rencontres inattendues entre nous tous, fétus de paille frottés les uns aux autres par les vents facétieux de la grande Histoire. Au contraire des polémiques qui visent à détourer des identités culturelles aux frontières nettes, des lignées généalogiques épurées, il suit Gilroy, qui montre comment même « penser contre », c’est « penser avec », comment les idées ne parviennent pas à rester étanches les unes aux autres et les vaines tentatives de détachement sont encore une forme de dialogue.

Après son mémoire de maîtrise sur « le contexte social, politique et culturel de l’émergence de la rumba congolaise », James Stewart essaie d’étendre au petit peuple la porosité que Gilroy constate chez les élites intellectuelles et artistiques. Le petit peuple ne conserve pas les traces de cette porosité dans des essais philosophiques et des créations savantes, mais dans les chansons quotidiennes. La musique est affaire de rencontres, elle aide à recomposer en permanence les identités, elle ne les reflète pas. Parce qu’il n’y a pas d’essence aux choses comme aux nations. James Stewart ne se sent pas plus décalé au milieu des musiciens ghanéens, qu’un irlandais ardéchois parmi des rugbymen du Gard, ça n’a pas vraiment de sens ces questions. Bien sûr, l’exotisme et l’essentialisme sont les écueils du puisatier historique ; bien sûr, il faut être un peu de gauche, pour aller creuser les questions postcoloniales ; mais à partir du moment où tu prends les circulations atlantiques comme centralité chronotopique, que veux-tu, tout est affaire de frottements, de blessures, de rencontres, de mouvement. Le rebetiko est la rencontre des grecs rapatriés d’Asie mineure, avec les marins du Pirée. Le tango est le fruit de mazurkas polonaises, de habaneras catalanes et d’influences africaines. Même notre bonne vieille java parisienne est un télescopage de la cabrette auvergnate et de l’accordéon italien. Même tous ces étendards identitaires sont des bâtards hybrides.

James Stewart le sait depuis avant même sa naissance. Il sait déjà les voyages, les arrachements, les blessures, les mélanges. Lui aussi est parti de Tournon, pour Bagnols-sur-Cèze, avec son rugbyman de père, dangereusement reconverti commercial de bière irlandaise. Il n’a pas été malheureux de partir à 16 ans à Nîmes, une autre ville pourave, au centre de formation du club professionnel des crocodiles. Une blessure, un mouvement. Le rugby lui a payé ses études. Il lui a aussi brisé tous les os et tous les tendons, petit à petit, jusqu’à ce qu’il vienne à Lyon. Un mouvement, des blessures. Une thèse avortée en conflit au bout de 6 ans, d’où son amoureuse l’aide à s’exfiltrer vers la musique. Une blessure, un mouvement. La rencontre de Hernan Cortès, un autre homonyme improbable, qui l’embarque dans l’aventure Kumbia Boruka. Les groupes s’enchaînent, les sets de DJ où il peut partager ses milliers de morceaux improbables. Sans doute le seul DJ à traîner les dance-floors les plus branchés de Lyon à Londres, en trimballant ses vieux sons du tiers-monde des années 50 et ceux qui arriveront bientôt. Radio Nova appelle ça la « sono mondiale. » Il bosse les percussions, c’est un mec sérieux ; il parvient à mettre de l’importance dans ce qu’il fait plus que dans ce qu’il est. 5 ans à l’Ecole Nationale de Musique de Villeurbanne, avec Isel Rasua Vall-Llosera. Et puis le tendon d’Achille qui lâche, trois fois la même année, une vie en fauteuil roulant, pas facile les bongos. Une blessure, un mouvement. S’il ne peut plus jouer debout, il peut composer et enregistrer un EP, monter un collectif inspiré du Helios Collective de Londres. Le Covid vient mettre un coup d’arrêt au projet ? Qu’à cela ne tienne. Le contraire du désespoir, ce n’est pas l’espoir : c’est le courage. Bien sûr, une meute de loups se dispute le foie de James depuis l’aube des temps ; bien sûr, il faut arroser régulièrement le feu qui lui brûle l’intérieur et qui sort en nuage épais de ses incessantes bouffées vapoteuses. Mais le feu, c’est la vie. « Ce que lèche le feu à un autre goût dans la bouche des hommes » parait-il, et le feu de James se frotte à mille autres. Il n’est pas seul à porter son courage. Il est accompagné par une myriade de monstres mythologiques, musiciens héroïques des temps anciens et à venir, rencontres improbables devenus camarades de combat. On croise dans ce panthéon un trompettiste de géant mondial, un ghanéen de Berlin, un jamaïcain de Londres, une femme avec un œil de verre, un patron de bar dont le cou a été traversé par une balle, qui lui a appris le métier de DJ. Il y a aussi Michel Rabes, le photographe du club de rugby de Nîmes et son impressionnante collection de disques, avec qui James a concocté 300 émissions de radio de 3 heures chacune. 900 heures de musique dont les playlists lui servent encore de matrice à la préparation de certains DJ sets. Son panthéon est peuplé par des potes lyonnais, un plombier rencontré au kebab, ou encore Alan Lomax, célèbre ethnomusicologue américain né en 1915, collecteur de musiques populaire et producteur de Woody Guthrie.

Comme Lomax, James Stewart fait mémoire de toutes ces musiques du quotidien, qui cheminent par nature au bord des falaises de l’oubli. Il archive, il ne collectionne pas. Il archive pour partager, pas pour s’accaparer. Il archive pour les histoires qui sont dans les chansons et autour des chansons. Il a numérisé des milliers de morceaux ; tu peux écouter son soundcloud pendant 15 jours, 24h/24h, sans entendre deux fois le même morceau. Mais ce n’est ni un Diogène de la musique, ni un digger de la rareté. Il archive ; il partage ; James ouvre des écrins pleins de groove et il raconte des histoires. Des histoires de fond de bistrot et de fond de mangrove, de clubs londoniens et de montagnes antillaises. Des histoires de musiques qui s’enlacent et de gens qui s’embrassent.

Marc Uhry