Je songe à la tranquillité d’un cercueil
quand je m’assieds dans le monde de ma voiture
séparée observatrice
les vitres closes lavées
par la pluie. J’aime m’asseoir là
à regarder les autres mondes défiler.

Hier soir
j’étais assise dans ma voiture sur Sheridan Square
crevée et fauchée et un petit peu humide
pensant à l’argent et à la pluie et à comment
les meufs du Village aux hanches étroites
roulent comme des pelles ivres
au bas de Christopher Street.

Alors je t’ai vu immanquablement
surgissant après avoir pissé entre une voiture de police
et ce qui était le Jim Atkin’s
le resto ouvert toute la nuit
au coins de la Quatrième Rue
où nous restions assis à parier
la dernière fois que je t’ai vu
sur le nombre d’orgasmes que nous pourrions compter
à travers la vitrine de verre plat
au cours de ces dernières heures amaigries avant l’aube
dans notre lumière fanée mais où brulait encore
la promesse précoce du soir
à présent gisante dans une tasse de café—
et je t’ai vu te précipiter et tourner à gauche au coin
ta barbe hérissée par la pluie se refusant
à trouver abri sous ton menton.

J’ai cru que tu étais mort
Jarrell[1]
renversé par une voiture au coucher du soleil
sur une route de Caroline du Nord
où étais-tu le conducteur
piégé dans une éjection fatale par
quelque ombre crépusculaire
ou était-ce Frank O’hara
ou Conrad Kent Rivers [2]
et toi l’agent fédéral solitaire
au motel d’une ville venteuse
enroulé dans les secrets de ta mort convulsive
tout seul
tous les poètes tous seuls et meurent
seuls
la mort finale
moins réelle que ces morts que tu as vécues
pour lesquelles je t’ai pardonné.

Je t’ai regardé te dépêcher
Quatrième Rue Jarrell
depuis le monde de ma bagnole sous la pluie
me souvenant de notre nuit au Festival de Printemps
au Women’s College[3] de Caroline du Nord
et ce monde n’était pas la retraite confinée
la romance des soupirs de printemps et de la rhétorique
Vierges
des vents qui montaient de Greensboro
et personne ne parlait de Révolution Noire
de Sit-Ins  ni des marches de la liberté ni du SNCC[4]
ni de ces baiseurs de bétail de Jackson, Mississipi—
où j’ai fini par me retrouver combien d’années plus tard ;

Tu avais tort cette nuit
et je te l’ai dit
dans une lettre qui commençait—Cher Jarrell
si tu t’assieds quelque part suffisamment longtemps
le monde peut te passer à côté…
tu avais tort lorsque tu as dit
que je prenais ma vie trop au sérieux
signifiant que tu craignais que je
puisse te prendre trop au sérieux
tu n’aurais pas du t’inquiéter,
parce que
bien que je t’aie toujours trop kiffé
pour te plaquer
je ne t’ai jamais pris du tout
à part comme une belle part de mon premier voyage dans le Sud
à part comme je te prends maintenant
volontiers et séparée
à distance, me demandant comme si souvent
comment se peut-il
qu’étant si cool, tu ne sois pas un peu aussi
noir.

Et aussi pourquoi tu es retourné
dans cette ville mouroir
et quelle part de moi est depuis
enterrée là-bas en Caroline-du-Nord.

[1] Prénom générique donné familièrement aux hommes noirs ; l’équivalent féminin est Shaneeqwa.

[2] Patrik O’hara (1926-1966) et Conrad Kent Rivers (1933-1968) sont deux poètes américains de la génération d’Audre Lorde,  l’un blanc l’autre noir, décédés précocement, respectivement à 40 ans et à 35 ans.

[2] C’est l’un des plus anciens établissements d’enseignement secondaire pour filles, à Salem, ville aussi célèbre pour avoir brûler ses fameuses sorcières.

[3] Student Nonviolent Coordinating Committee : l’un des principaux organes du mouvement afro-américain des droits civiques.

 

[Retrouvez ici toutes nos traductions de la poésie d’Audre Lorde]