L’Algérie fraîchement indépendante est un bouillonnement intellectuel, artistique, révolutionnaire. Elle accueille Franz Fanon, Malcolm X, Eldridge Cleaver (le leader en exil du Black Panther Party), elle organise le premier festival d’arts panafricain. La nouvelle république veut favoriser les artistes et esthétiques décoloniales, pour s’extraire des normes et modèles européens. Elle est elle-même en partie le produit de ces intellectuels et de ces artistes rétifs aux injustices et aux esthétiques de la domination, des écrivains comme le kabyle Kateb Yacine, ou une chanteuse comme Cheikha Remitti, qui incarne avant l’heure une intersectionnalité explosive, aussi hermétique aux normes nouvelles qu’aux canevas coloniaux.
Les évadés de l’ordre ancien ne deviennent pas les briques de l’ordre nouveau. Les chardons ne poussent pas où on leur dit. Cheikha Remitti fucks the power, anytime, anywhere.
Elle nait Saâdia Bedief, aux environ de Sidi Bel Abès. Son enfance est marquée par la misère, « j’ai été instruite par le malheur« , dira-t-elle. Orpheline, elle est placée chez des patrons, peut-être proxénètes, qu’elle fuit pour rejoindre une troupe de musiciens nomades, les Hamdachis.
On se plait à imaginer le précipité de deux grandes influences de l’époque sur la jeune musicienne. Dans l’Algérie coloniale, l’influence française de la chanson réaliste, Damia, Fréhel, la jeune Edith Piaf dont la courte biographie est si étonnamment mimétique à celle de Rimitti. Des femmes qui chantent le quotidien, les bas-fonds, la prostitution et les coups de couteau. Et par ailleurs, du Maghreb atlantique jusqu’aux profondeurs du Levant, la voix soufflée par les nouvelles ondes radiophoniques, capturée et ressassée à l’envie par les premières galettes de vinyle, « l’Astre de l’Orient », l’égyptienne Oum Kalthoum.
Oum Kalthoum, c’est le contraire de la chanson réaliste. Fille d’un imam provincial, chanteur religieux, qui l’a initiée au chant habituellement réservé aux hommes, elle étonne tellement par sa puissance, qu’elle part rapidement au Caire étudier auprès des plus grands maître de l’art classique, accompagné par le plus savant joueur de oud, qui la suivra toute sa vie. Oum Kalthoum, c’est l’élégance, la noblesse, le raffinement extrême dans l’usage des maqâms, les intervales augmentés typiques des musiques levantines, cette manière de « mouiller » la mélodie comme ou mouillerait un tissus, pour l’alourdir, lui donner de la densité (1). Oum Kalthoum est une reine, peut-être la plus grande et plus fameuse femme d’Egypte depuis Cléopatre.
Mais enfin, Oum Kalthoum a signé son premier contrat phonographique à 20 ans, quand Rimitti, au fond de sa misère n’en avait que 3. Et depuis, une femme peut chanter, une femme peut triompher. Comme les poissons qui volent, ce n’est pas la loi du genre, mais pour une adolescente furieuse de vitalité, qui s’est débarrassée elle-même de ses chaînes, aucun vent ne viendra la coucher s’il n’a pas la puissance de la terrasser.
Remitti s’inscrit dans la tradition des Meddahates, ces ensembles féminins qui se produisent lors de mariages, devant un auditoire exclusivement féminin également, pour initier en termes crus et explicites les jeunes filles aux joies et aux pièges de l’amour. Mais comme les hommes, elle chante sur fond de flûte gasba et de long tambour galal. Et surtout, comme les chanteuses réalistes, elle chante dans les bars, dès les années 1940, où elle aurait gagné son surnom en réclamant la tournée suivante, « remettez ! », avec l’accent local.
Et devant cet auditoire interlope, Remiti chante l’amour, les femmes, l’alcool, les corps, la liberté. Son premier succès Charrak Gatta est interprêté comme une attaque contre le tabou de la virginité. Le disque sort en 1954, l’année de l’envoi du contingent français qui marque le début de la guerre d’Algérie. Et dès ce moment, Remmiti est l’Algérie, complètement, mais elle est un problème pour l’Algérie. Elle brûle la vie par les deux bouts, et il n’est pas question qu’une religion ou un Etat vienne mettre des ornières à sa liberté d’expression. L’Algérie officielle lui tourne le dos alors que sa popularité ne fait que croître.
Remiti chante la licence, un bonheur qui n’existe que dans la liberté et une liberté qui n’existe que dans la transgression. Par exemple dans « Hak swalhek hak » (Prends mon nombril)
Prends mon nombril
Prends ton dû
Prends mon nombril
Prends ! Mon amour
Sur mon nombril, tu t’abreuveras de whisky
Prends ! Embrasse ! Prends ton dû
[ ] Prends, enivre-toi !
Mais cette licence n’est pas sans conscience et sa voix porte aussi les chants des maquis, les batailles et les morts de la résistance, la forêt qui protège les moudjahidin. Mais l’Etat-parti militarisé qui émergera de la révolution figera toute cette vitalité en triste propagande. Rimitti pousuit son chemin de liberté, ignorée des élites courroucées et des religieux ulcérés.
A 47 ans, en 1971, elle vit un terrible accident de voiture, qui tue trois de ses musiciens et la laisse dans le coma. C’est l’occasion d’un virage personnel : elle arrête la cigarette et l’alcool et se rend en pèlerinage à la Macque, mais sans rien changer aux thèles de ses chansons.
En 1978, elle s’installe à Paris et joue dans les clubs du 18ème arrondissement, où elle devient la paradoxale mère du raï, alors qu’elle ne se reconnait pas dans ces jeunes chanteurs qu’elle trouve un peu faux. Cheb Khaled reprend La Camel ; Rachid Taha lui consacre une chanson (Rimitti), les algériens et leurs enfants la redécouvrent, et les musicologues du monde entier s’y intéressent. Dans les années 90, elle se retrouve par exemple sur des projets portés par des musiciens des Red Hot Chili Peppers et des Dead Kennedy’s, grand-mère du punk autant que du raï. Elle enregistre son ultime morceau N’ta Goudami, chez BecauseMusic, le label d’Amadou et Mariam et Manu Chao.
En 2006, elle se produit au Zénith une dernière fois, avec les « chebs » , qu’elle toisait toujours un peu, puis s’éteint deux jours plus tard, à 83 ans
Une étoile brille depuis, qui se prétend arrosée de whisky, pour cacher qu’elle ne s’alimente en réalité que d’une brise de liberté.
James Stewart & Marc Uhry
(1) Merci au formidable chanteur irakien Andrew Al Yacoub pour ses explications. Il vit pour l’instant dans la région de Lyon, si vous avez l’occasion de l’écouter, n’hésitez pas. Si vos poils ne se dressent pas, on vous rembourse la place.
