Celui-ci, on a hésité à s’en faire le fil rouge de l’été, voire passer l’été à le suivre. C’est un pivot, comme une dent, comme un basketteur, comme un ancien animateur d’émissions littéraires.
Et en matière de circulation atlantique, il est un pur fruit du mouvement. Au sens sociologique et thermodynamique. Il nait à Chicago en 1949, d’une mère qui a quitté le Mississippi ségrégationniste, pour s’en aller tout au nord, vers la ville de l’espoir, de la pègre et des possibles. Elle y devient chanteuse d’opéra et accompagne un temps l’Oratorio Society of New York, pas de quoi passer à la postérité, mais il faut se remettre dans le contexte, pour mesurer l’étendue de la trajectoire de Bobbie Scott.
A Chicago, elle rencontre un jeune Jamaïcain, Gil Heron, qui est plutôt tourné vers le sport, en particulier le football, le vrai, celui qu’on joue avec les pieds et tapant dans un ballon rond. Il est doué, d’ailleurs, le club du Celtic Glasgow l’embauche en Ecosse, où il deviendra le premier joueur noir du club. On est à l’époque des super héros de comics, Flash Gordon et Superman. Au Celtic, Gil Heron deviendra The Black Arrow, la flèche noire. Mais bien sûr, sans que soit très claires les histoires de causes et de conséquences, deux parents d’un même bébé, à 5 000km d’écart, une cantatrice et un footballeur, ça n’a pas duré. Et aucun des deux n’était en mesure de s’occuper longtemps seul d’un enfant.
Alors le petit Gil Jr. a été envoyé vivre avec sa grand-mère maternelle Lilli Scott, à Jackson, dans le Tenessee. Retour dans le sud, dans le dur, pour cet enfant des rêves d’ailleurs. Le sud, c’est des tensions raciales exacerbées depuis 1954 à la fin juridique de la ségrégation. Gil Jr a 6 ans, quand Emett Till, un garçon d’à peine deux fois son âge, qui venait lui aussi de Chicago, s’est fait longuement torturé et exécuté, pour avoir peut-être sifflé une femme blanche. Dans ce Mississippi voisin, d’où vient la famille, on compte en moyenne un lynchage de noir par mois, au cours des cinquante dernières années. Au total, dans les Etats du sud, entre l’abolition de l’esclavage et 1950, 4 000 noirs auraient été lynchés. Leur vie a encore moins de valeur depuis qu’on ne peut plus les vendre.
Mais sa grand-mère Lilli est bibliothécaire, elle le préserve autant qu’elle peut, elle l’entoure d’un cercle de feu de lettres, de mots, de poésie, d’aventures picaresques. Mais la vie, la pute, Lilli décède quand Gil Jr. n’a que 12 ans et il part rejoindre sa mère, à New York, cette fois, dans le Bronx. Rapidement repéré pour ses talents d’écriture, l’adolescent bénéfice d’une bourse complète et intègre la très chic Fieldston School, où il fait partie des 5 étudiants noirs et où tout en mesurant l’opportunité de suivre des enseignements de bonne qualité, il sent dans tous les pores de sa peau, le gouffre socio-économique qui le sépare de ses camarades de classe. Lors de l’entretien de recrutement, un des enseignants avait essayer de le prévenir « Que ressentiriez-vous en voyant un élève arriver en limousine, alors que vous grimpez la colline à pied ? » Il avait répondu au jury d’enseignants : « La même chose que vous. Vous tous ne pouvez pas vous payer de limousine. Qu’est-ce que cela vous fait ? » Ce tranchant sera sa marque de fabrique.
Diplômé, il a voulu aller à la Lincoln University, pour suivre les traces du poète et dramaturge Langston Hughes, figure de proue du mouvement Harlem Renaissance. Mais s’il est sûr du talent de Hughes et sûr du sien, il n’est pas convaincu que le trait d’union entre eux passe par cet enseignement. Il est pressé, il sort à peine d’une adolescence où il n’a pu être que le témoin du mouvement des droits civiques. Gil Scott-Heron veut parler, il a des choses à écrire. Il prend une année de césure, comme on dit aujourd’hui quand on arrête la fac sans vouloir froisser les parents. Et il écrit deux romans : The Vulture (traduit en français : Le Vautour) et The Nigger Factory. Malgré un certain succès critique, ils seront deux flops.
Mais l’énergie est là et Gil Jr. s’accroche. Il ne passe pas sa licence, mais en prenant des chemins de traverse, des séminaires d’écritures et autres distinctions littéraires, il s’insinue jusqu’à trouver en 1972, une place d’enseignant en littérature et écriture créative, à l’Université du District de Columbia, Washington D.C., une université publique, autrefois réservée aux étudiants noirs prometteurs, qui n’a rien à voir avec sa prestigieuse homonyme de New-York, mais enfin, cela lui conserve une place sécure, où son activisme tranchant ne pose pas de problème et il la conservera longtemps.
Mais parallèlement, il gravite en tant qu’étudiant dans tout un univers de création artistique revendiquant l’héritage afro-américain et la contestation sociale. Il y a une effervescence, à New-York, dans le Black Arts Mouvement, dont Gil Jr. est très proche. Dans ce cadre, il assiste un jour à une performance poétique rythmique sur fond musical d’un collectif appelé les Last Poets. Enthousiasmé, il va les voir à la fin de la représentation et leur demande simplement « les gars, ça ne vous embête pas si je fais quelque chose qui ressemble à ce que vous faites ? » Il a vu la lumière : réconcilier la profondeur du sens, de la littérature, des mots, de la pensée, avec la largeur de la musique; de l’instinct, de la communauté et de son patrimoine. La verticalité du sens et l’horizontalité des sons.
Très vite, il enregistre. Il n’a que 21 ans, en 1970, quand il enregistre Small Talks at 125th aand Lennox. Critique de la société de consommation, on y trouve déjà le titre étendard d’une génération, écrit à 19 ans dans sa chambre d’étudiant, devant une télé qui diffusait en boucle des matches de base-ball : The Revolution Will not Be Televised. Des textes longs, poétiques, mais sans structure, pas de couplets ni de refrains, mais une conclusion entêtante. Il parle vite et le sens porte le rythme, comme le rythme porte le sens. La coquille dans laquelle le rap se fissure et un bec apparaît.
Toute sa discographie est un long poème politique qui raconte l’Amérique vu du Bronx (Between the 125th and Lenox avenue, 1er album), vu depuis la Caroline du Nord (From South africa to south carolina, magnifique morceau sur le 1er album avec le Midnight Band), de derrière les aspirateurs qui nettoyaient les couloirs du Watergate (Watergate blues, morceau 2e album), des arrière-cours du South-side de Chicago où les gamins se font courser par les rats en regardant l’allunissage (Whitey on the moon, 1er album, spoken world) etc… Ici on le retrouve avec le Midnight Band qu’il avait fondé début 70 avec Brian Jackson, (trop souvent sous évalué dans la discographie de Scott-Heron), sur un album ou la moitié des morceaux sont tirés d’une série de live du groupe qui reprend des standards précédents, plus une collab avec Alice Coltrane sur un hommage à Trane. Ce groupe était un incroyable groupe de tournée, de scène… Sur le morceau que j’ai choisi (qui est un texte de Scott-Heron) il raconte un fait divers. L’histoire d’Ed Myers (aka Possum Slim) arrêté à 105 ans pour un meurtre alambiqué…
Sa discographie est un livre ouvert sur la sociologie américaine. On le suspecte d’être un lecteur (en plus d’Angela Davis, Frantz Fanon, Stochely Carmichael, Kwame Nkrhuma etc etc) de Noam Chomsky mais surtout de l’école des historiens autour d’Howard Zinn.
Il raconte l’Amérique vue du Bronx (Between the 125th and Lenox avenue, 1er album), vu depuis la Caroline du Nord (From South africa to South Carolina, magnifique morceau sur le 1er album avec le Midnight Band), depuis les aspirateurs qui nettoyaient les couloirs du Watergate (Watergate blues, 2e album), des arrieres-cours du South-side de Chicago ou les gamins se font courser par les rats en regardant l’allunissage (Whitey on the moon, 1er album, spoken world) etc…Ici on le retrouve avec le Midnight Band qu’il avait fondé début 70 avec son pote de fac Brian Jackson, trop souvent sous évalué dans la discographie de Scott-Heron) sur un album où la moitié des morceaux sont tirés d’une série de live du groupe qui reprend des standards précédents, plus une collab avec Alice Coltrane sur un hommage à Trane. Ce groupe était un incroyable groupe de tournée, de scène…Sur le morceau en écoute, il raconte un faits divers. L’histoire d’Ed Myers, aka Possum Slim, arrêté à 105 ans pour un meurtre alambiqué…
La qualité n’empêche pas d’enchaîner : Bob Thiele, le producteur de Flying Dutchman Records qui l’a entouré de musiciens parfaits pour ce premier album, est partant pour en enregistrer un autre l’année suivante. Ce sera Pieces of a Man, avec des structures de chansons plus classiques, mais inscrites dans un univers musical plus que parfait, avec une flopée de grands noms, dont on ne lâchera ici que celui de notre contrebassiste chouchou : Ron Carter. Ron Carter dira de Gil Scott-Heron, « ce n’était pas un grand chanteur, mais il avait une voix telle que s’il avait soupiré, ç’aurait eu la patate. C’était une voix comme pour jouer du Shakespeare. »
Troisième année, troisième album, Free Will, en 1972, encore un coup de maître. Sortir trois bons albums en trois ans, c’est difficile. Trois très bons albums sur les textes, comme sur la musique, sans bégayer, sans se perdre, sans mollir, c’est exceptionnel. Mais alors à ce niveau, ce n’est simplement pas possible. Winter in America en 1974, Midnight Band: The First Minute of a New Day en 1975, It’s Your World en 1976 (dont le titre en écoute est extrait), un live avec un retour à la poésie et à l’importance de la sensibilité immédiate. L’intensité, la densité et la fragilité de l’instant.
Le rythme est prévisible avec assez de certitude, la mélodie est probable, mais si elle fait ce qu’elle peut pour se débarrasser de ses chaînes, le texte reste ouvert à la multiplicité grammaticale mais tout de même enserré dans une langue. Mais la fugacité de la grâce poétique, elle est imprévisible et immédiatement périssable.
Pour comprendre l’immédiateté dans la durée, le groove de Gil Scott-Heron, nous passerons par le truchement un peu incongru du philosophe Henri Bergson, qui écrivait dans sa thèse de 1888, parue ensuite sous le titre Essai sur les données immédiates de la conscience : « Si la grâce préfère les courbes aux lignes brisées, c’est que la ligne courbe change de direction à tout moment, mais que chaque direction nouvelle était indiquée dans celle qui la précédait. La perception d’une facilité à se mouvoir vient donc se fondre ici dans le plaisir d’arrêter en quelque sorte la marche du temps, et de tenir l’avenir dans le présent. Un troisième élément intervient quand les mouvements gracieux obéissent à un rythme, et que la musique les accompagne. C’est que le rythme et la mesure, en nous permettant de prévoir encore mieux les mouvements de l’artiste, nous font croire cette fois que nous en sommes les maîtres. »
Bergson avait prophétisé l’arrivée de Gil Scott-Heron, qui sait faire sortir la poésie de nous-mêmes.
La poésie et la conscience politique sont ici indissociables. Gil Scott-Heron s’en prend à l’Apartheid (Johannesburg), au nucléaire (We Almost Lost Detroit) après l’accident nucléaire de Three Mile Island. Il rejoint en 1980-1981 une vaste tournée avec Stevie Wonder, pour obtenir que le jour de naissance de Martin Luther King Jr devienne un jour férié. Il s’en prend globalement à Ronald Reagan et aux conservateurs. Cela a peut-être un lien avec le fait qu’Arista Records l’ait laissé tomber en 1985, alors il a arrêté d’enregistrer mais continué à jouer, à chanter l’actualité politique « la première fois que j’ai entendu parler d’une crise au « Middle East », j’ai cru qu’il s’agissait de Pittsburgh« ). Il revient en 1993 avec un nouvel album, Spirits. Alors qu’il est très largement considéré comme un parrain du rap, tant par le phrasé qui coule le mot dans la musique et pas par-dessus, que par les thématiques sociales et politiques traitées avec un humour incisif, il n’est pas tendre avec ceux qui se revendiquent de cette influence. Dans Message to the Messengers, il fustige la faiblesse musicale, l’égo, le peu d’humour, les postures, l’absence d’effort à faire changer les choses de la génération montante (le Gangsta Rap est en train de supplanter les iconiques Public Ennemy et consorts…). Toujours vénèr, contre tout le monde, tout le temps.
Et pour calmer la colère, on fait comme un peut. Gil Scott-Heron est arrêté et condamné à de la prison ferme pour possession de cocaïne, en 2001. A 52 ans, il inaugure une carrière de taulard, sans doute facilitée par ceux qu’il aura assaisonnés toute sa vie, FBI en tête… Juste après sa sortie, il se fait gauler avec une pipe à crack, 6 mois de mieux. Puis de nouveau condamné à deux autres ans de prison, en 2006 et à une cure de désintoxication, dont il s’évade, prétextant qu’ils refusaient de soigner aussi son HIV.
Il en meurt en 2011, quelques mois après avoir annulé ses dates en Israël, dont les autorités lui demandaient de ne pas interpréter son « Appartheid Israel. »
Vénèr, tout le temps, contre tout, mais pas pour rien. Et avec tellement de grâce, qu’on peut saisir l’avenir et le passé dans l’instant, comme nous le chuchotait Bergson.
James Stewart & Marc Uhry
