Fekade Amde Maskal vient au monde en 1947, à Asmara (capitale de l’actuelle Erythrée) dans une Ethiopie à la fois fière et traumatisée.
A Adoua, en 1896, l’Ethiopie a écrasé l’armée d’invasion coloniale italienne. Le royaume chrétien millénaire d’Abyssinie a tenu. C’est la première défaite européenne en Afrique, la domination blanche n’est pas une fatalité : ce message est considéré comme préfigurateur des mouvements indépendantistes, panafricains, de lutte pour les droits civiques, pour les afro-descendants du monde entier.
L’Ethiopie demeure le seul pays indépendant d’Afrique, jusqu’à ce que l’armée italienne fasciste vienne prendre sa revanche, en utilisant tous les moyens disponibles, notamment un usage massif des armes chimiques. En six ans de guerre et d’occupation, les italiens ont provoqué 760 000 victimes, dont deux-tiers de civils.
Le chef de l’Etat, le Ras Tafari Makonen, devenu Négus sous le nom de Haïlé Sélassié (« Force de la Trinité ») à la suite du décès de sa mère, la reine Zweditou, dix ans plus tôt, revient en 1941, dans l’Ethiopie indépendante. Encore une fois.
Encore une fois, l’Ethiopie, que la Bible désigne comme le pays des noirs est un phare. La prophétie de Marcus Garvey « portez vos yeux vers l’Est et vous verrez couronner un roi noir » semble s’incarner en Haïlé Selassié, le vainqueur de la guerre.
Voilà dans quel contexte naît Fekade Amde Maskal. Et dans un environnement musical particulièrement riche. L’Ethiopie est un assemblage de nations hétéroclites, qui ont chacune leurs traditions musicales. Au sud, où il grandit, ce sont les influences somaliennes qui se font sentir. Au nord-est, c’est plutôt l’influence musulmane, qui a généré une musique appelée Manzuma, qui s’étend progressivement aux régions voisines. Sur les hauts plateaux, ce sont les musiciens itinérants, les azmaris, qui colportent la musique traditionnelle. Leur nomadisme et leur activité particulière les fait regarder avec un mélange de suspicion et de respect par la population. Ils jouent une musique selon un système modal particulier, le qenet, qui se décline en 4 modes et 3 variations.
Ils utilisent un large éventail d’instruments : de nombreux instruments à cordes, luths, lyres, harpes, arc musical à une corde… Il y a aussi pas mal de vents, des flûtes, une sorte de flûte de pan, des manières de trompettes. Des percussions bien sûr, des sistres, un gong, une sorte de sanza locale, des tambours. Tout cela avec de nombreuses variantes régionales. La musique est très présente dans la vie, elle rythme les temps collectifs, elle incarne le collectif.
Comme partout dans le monde, l’électrification et l’urbanisation concourent à professionnaliser, restreindre le nombre et augmenter l’aura des musiciens et des chanteurs très populaires commencent à apparaître. Haïlé Sélassié apprécie garder le contrôle. Sa mère a été confrontée à de nombreuses tentatives de soulèvement ou de renversement ; elle est d’ailleurs étrangement décédée deux jours après son mari. Elle même avait été portée au pouvoir par un coup d’état des élites chrétiennes qui contestaient les orientations islamophiles de son prédécesseur. Alors Haïlé Sélassié garde le contrôle sur l’Etat, qui garde le contrôle sur à peu près tout, y compris la musique. Les orchestres qui accompagnent les chanteurs populaires et sont autorisés à enregistrer sont ceux de la garde impériale, de l’armée et de la police.
C’est un touche-à-tout de génie, qui s’adapte parfaitement aux instruments occidentaux, sans se trahir. Il est saxophoniste, bassiste, batteur, mais ce n’est pas qu’un exécutant : c’est aussi un compositeur d’exception.
Serré dans le répertoire des orchestres d’Etat, dès que l’industrie musicale fait un peu de place aux initiatives privées, il s’installe à Addis-Abeba, où il devient batteur du Soul Ekos Band, pionnier du groove éthiopien, à la fin des des années 60 et au début des années 1970’s, autour notamment des frères Meteku.
Il rejoint ensuite le Ibex Band, formation emblématique, qui accompagnera notamment Mahmoud Ahmed, un monument de la chanson éthiopienne. On pourra bien nous expliquer que la musique qui sert de toile de fond au possible meurtre dans Anatomie d’une chute et qui fait office de fond de sauce hyper efficace du morceau P.I.M.P de 50 cent, a été composé par un groupe de funk allemand, on vous laisse juger par vous-même de la possible influence du Ibex band sur le monde, en comparant ces deux liens.
En 1974, après 44 ans de pouvoir, Haïlé Selassié est renversé par une révolution d’inspiration marxiste, qui comme souvent prépare le terrain à un coup d’état militaire au service d’un seul homme. La dynastie Solomonide est déchue ; le système féodal est renversé, mais le système politique solaire autour d’une seule figure, désormais celle de Mengitsu, n’a pas vraiment changé.
En revanche, les héros du monde d’avant ont intérêt à se faire discret et le Ibex Band se dissout en 1979 et Fekade Amde Maskal fonde alors le Roha band. C’est une formation prolifique puisqu’elle enregistrera… 250 albums en dix ans d’existence avec tous les plus grands noms de la nouvelle scène éthiopienne.
Surtout, à partir de 1974, il va collaborer avec Mulatu Astatke, le père de l’éthio-jazz, sur l’album Yekatit, le seul de toute sa discographie, où Amde Maskal sera crédité comme co-leader.
L’instabilité politique le contraint finalement à l’exil à 51 ans, en 1998. Comme tant d’autres avant lui, enchaînés ou pour chercher refuge, il part vers les Etats-Unis, où les musiques afro-descendantes continuent de dialoguer et de s’alimenter, sous l’écume des excès politiques et des paillettes médiatiques.
James Stewart & Marc Uhry