Elle serait née il y a environ 500 ans dans le village de Mange Bureh, au sein du peuple Temne, au bout, à l’ouest de l’ouest de l’Afrique, où il venait de s’installer, dans l’actuelle Sierra Leone [1]. Un jeune homme nommé Bubu aurait volé cette musique aux sorcières pour la transmettre au peuple et l’aurait payé de sa vie. Grâce à ce sacrifice qui donnera son nom à la musique Bubu, la population peut désormais appeler les esprits ancestraux pour signaler que la communauté est prête à communier.
La musique Bubu se pratique à une dizaine de musiciens, autour de plusieurs flûtes en bambou qui ne jouent chacune qu’une seule note, enchâssées en polyphonies entêtantes, un peu à la manière de l’électro, elles-mêmes entourées de percussions polyrythmiques très véloces, tout en double-croche, pour le dire vite et encore d’autres vents un peu lunaires, des tubes de métal, aujourd’hui souvent issus de l’industrie automobile. Et le tout est ponctué par un tambour basse, quasiment un meuble en bois, enrobé de tissu et frappé au poing.
L’impression générale de transe qui émane de cet assemblage hétéroclite et sophistiqué colle si bien à la fonction spirituelle de cette musique, que même après l’islamisation de la Sierra Leone, elle a continué à accompagner les processions de ramadan. Les plus longs « morceaux » peuvent durer jusqu’à 5h et la musique Bubu peut accompagner des processions de 36 heures. Ici, les free-parties font partie de la culture traditionnelle et relient la terre, les humains et le ciel, sans adjuvants chimiques neurobloquants.
Tout pour encourager un regard exotisant sur une sorte de pureté primitive préservée de la dégénérescence pseudo-civilisatrice de la colonisation européenne. Mais l’histoire de la Sierre Leone est beaucoup plus compliqué que cela, très insolite et présage le triomphe mondial de la musique Bubu. Après avoir été une plateforme centrale de la traite négrière, qui en a fait un théâtre de guerre entre européens, notamment Anglais et Néerlandais, l’Angleterre achète l’emplacement de la future capitale Free Town en 1787, pour y envoyer les nombreux esclaves qu’elle affranchi en échange de leur engagement à ses côtés dans la guerre d’indépendance américaine. Elle y envoie aussi des nègres marrons de la Jamaïque, nouvellement reconquise, les esclaves de bateaux de contrebande qu’elle capture. La Sierra Leone devient la première colonie anglaise d’Afrique de l’Ouest, avec cette propriété particulière que la colonisation de peuplement est le fait d’afro-descendants. La population croit rapidement et la main d’oeuvre manque. Les Sarros (Serria Leonians) formés dans les écoles chrétiennes constituent rapidement une élite économique et sociale de commerçants, d’entrepreneurs, de fonctionnaires, qui essaiment au Cameroun, au Nigéria, en Gambie. Signe de cette singularité « bourgeoise » de la Sierra Leone : en 1868 la part de la population scolarisée y est supérieure à celle du Royaume-Uni, qui gouverne de loin cette colonie calme et prospère, où l’on parle progressivement le krio, un mélange de Yourouba autochtone et de langues européennes.
Le pays accède à l’indépendance en 1961, qui se traduit par une instabilité politique persistante, qui va dégénéré en une terrible guerre civile (1991-2002), qui fera entre 100 000 et 200 000 morts et 2 millions de déplacés, soit le tiers de la population du pays. Toujours la malédiction des sols riches : le principal enjeu de cette boucherie était le contrôle des zones diamantifères.
Ce détour historique, pour préparer la venue sur terre de Janka Nabay en 1964. Issu des communautés Mendé et Temne, il baigne dans la culture Bubu, mais aussi comme les jeunes de sa génération, dans l’influence du reggae, du rap, la vulgarisation des instruments électroniques. Alors -notre rubrique ne s’appelle-t-elle pas Nouvelles Hybrides- Janka croise la musique traditionnelle Bubu et ces courants plus actuels. Il gagne un concours national et devient populaire au cours de ces terribles années 1990, pendant la guerre civile.
La guerre finie et le pays exsangue contraignent Janka Nabay a l’exil et il atterrit à New-York en 2002, où son Bubu modernisé et mondialisé rencontre un succès de niche, qui s’étend progressivement. Avec son groupe, le Bubu Gang, il enregistre deux albums sur le label Luaka Bop de David Byrne (Talking Heads, vous vous souvenez Psycho killer keskecé, papapapa pa…), en 2012 et 2017.
Cela lui ouvre la voie d’une tournée européenne, en 2017, qu’il conclut par un retour en Sierra Leone, où il meurt d’une maladie de l’estomac non diagnostiquée, à 54 ans.
Les boules, quoi.
James Stewart & Marc Uhry
[1] Le nom Serra Leoa a été donné par le navigateur portugais Pedro de Sintra, puis d’erreur de traduction en erreur de traduction, la montagne fut désignée par son nom espagnol et les lions par leur nom italien.