La musique est sans doute le seul champ oû l’altération soit une qualité, un déplacement le plus léger qui soit dans un accord, qui fait qu’on reconnait immadiatement la mélancolie d’un mode mineur, la plainte d’un blues.
Alors on s’envole aujourd’hui pour Salavador de Bahia, au Brésil, la ville d’origine de Joaoa Gilberto, la ville de la Bossa Nova. Il est rare qu’un genre musical soit l’invention d’une personne précise, a fortiori quand ce style va devenir un emblème national. Ici c’est le cas. Enfin, plutôt trois personnes, avec son épouse Astrud (la chanteuse de Girls from Ipanema) et le compositeur Antonio Tim Jobim. Mais enfin, l’histoire est jolie de ce musicien, silencieux, pauvre et errant, à la recherche de son identité musicale, son toucher de guitare, jusqu’à ce jour de 1958 ou son 78T Chega De Saudade fait un carton. Il faut dire que André Midani, le chargé de marketing du label Odéon a fait distribuer 3 000 exemplaires gratuits du disque à des collégiens, pour s’assurer que la musique circule. Le génie ne s’exonère pas d’un petit coup de pouce commercial pour triompher…
D’après Caetano Veloso, qui a 16 ans à ce moment là, Joao a ramassé tout le patrimoine musical brésilien et il a ouvert à toutes et à tous la possibilité de le réinventer infiniment. C’est en tout cas ce dont il est persuadé, quand il décide de rejoindre Salvador de Bahia. Classique, classique, classique, vu et revu, mais toujours réinventé. C’est ce qu’il deviendra lui-même, après avoir été 19 fois artiste de l’année au Brésil. Incontournable, toujours le même, et pourtant pas assez immuable pour lasser.
Ici, il reprend le tube planétaire des Beatles craché jusqu’à plus soif par toutes les radios, toutes les platines, enseigné dans toutes les écoles de musique, au point que tu aurais envie d’enfoncer les pouces dans les yeux de Lennon, avec des petits bouts du verre de ses lunettes sous les paupières. Et clouer la langue de Mc Cartney sur une table à repasser avant de la cuire au fer, rien qu’à l’idée de ces entrelacs harmoniques et de ces pizzi de violon.
Oui mais l’altération, cette recherche délicate, ce jeu des 7 différences fait qu’on revisite d’un oeil neuf ce château trop connu, des jeux de lumières dans les rideaux font naître des reliefs inattendus. Jacques Derrida soulignait que la caresse est le geste qui fait exister l’essentiel dans l’infime. C’est dans la presque inexistence du contact que surgit la possibilité d’un nous qui soit plus que toi plus moi. C’est précisément au point de contact de l’altérité, qu’elle se trouble d’incertitude. Veloso caresse Eleanor Rigby, au sens de Derrida, trouble l’altérité entre la pop anglaise et la bossa nova et les fait exister ensemble dans une nouveauté qui semble pourtant intemporelle et débarrassée des ornières stylistique des deux influences.
Sinon, qu’en dire ? C’est une des rares personnalités ouvertement athées du Brésil ; il a été arrêté par la junte militaire au pouvoir et condamné à l’exil avec son grand copain Gilberto Gil. Il a 83 ans et vit avec sa seconde épouse, la mère de deux de ses trois enfants, avec qui il entretient une liaison depuis qu’il a une cinquantaine d’années et elle, 13 ans.
Alors l’altération en musique, c’est un plus, mais en matière de discernement, no way.
Et caresser les classiques, c’est très bien : les enfants, no way.
James Stewart & Marc Uhry