#46- Fatback Band : Feed me your love

S’il y en a qui ont effleuré le succès, du bout de la pulpe des doigts, à peine le noir de l’ongle, c’est bien eux.

En France le terme « Gros Cul » désigne affectueusement les chauffeurs poids lourds, à l’époque où leur silhouette était assortie à leur remorque. Le Fatback américain désigne de manière tout aussi métaphorique un rythme particulier du Jazz New-Orleans.

Rien de surprenant à ce que ce soit un batteur, Bill Curtis, lassé des sessions d’enregistrement stakhanovistes en studio et à la recherche de LA bonne idée pour envahir les charts et crouler sous le pognon, qui ait proposé à ses collègues forçats anonymes du jazz new-yorkais, ce projet de croiser le classicisme New-Orleans et la modernité désormais inévitable du Funk : on est en 1970.

Le groupe signe rapidement et enregistre un premier album. Rythm’n’Blues, Funk, Fatback, comme promis. Il fait une jolie carrière et entre dans le top 100 des charts. Mais pas vraiment un succès phénoménal.

Certains membres du groupe restent parties prenantes d’autres projets musicaux, certains s’en vont, d’autres toujours plus nombreux arrivent. Il est plus raisonnable de rester vivre et jouer autour de New-York, pas de grandes tournées internationales, quelques titres qui se classent pas mal, ramenant plus de jazz par les musiciens, et un son plus disco, pour coller a l’actu.

En ne sortant pas de New-York difficile d’échapper à la tendance montante, ces soirées ambiancées par des MC’s sur des bouts de musiques passées en boucle sur des platines. Alors en 1979, pour leur album Fatback XII, ils invitent King Tim, un de ces mecs au verbe vif, un genre de Gil Scott-Heron, mais qui sent la rue la vraie, débarrassé du fatras poético-politique prétentieux et décevant de la décennie précédente. Le titre Kim Tim III restera le premier titre de rap enregistré de l’histoire, quelques mois avant le Rapper’s Delight du Sugarhill Gang. Mais sans la puissance promotionnelle d’un label pop, porté par un groupe qui n’affirme pas cette identité nouvelle, encore une fois, ils passent à côté du succès et la mémoire collective a érigé Rapper’s Delight en premier titre rap jamais enregistré.

Ils continuent à vivoter, à tourner autour de New-York dans les années 1980. Et étonnamment, c’est en Amérique du Sud que leur carrière décolle. Ils font un carton au Brésil, puis sont redécouverts en Angleterre.

Alors que font-ils ? De nouveaux disques pour proposer une actualité justifiant la reprise des routes atlantiques, de festival en festival, principalement au Brésil et au Royaume-Uni, où ils se produiront jusqu’en 2023, 53 ans après la création du groupe et toujours, toujours, à deux doigts de la reconnaissance internationale.

On hésite à partager la jaquette de l’album Yum Yum (miam miam en français..) dont le titre proposé ici est extrait. Mais ma foi, l’éloge de l’imbécilité fait aussi partie de l’histoire de la musique, et contribue encore aujourd’hui à l’écrire.

On peut le voir comme de la bêtise, mais nous prenons plutôt le parti de raccrocher Gil Scott-Heron à Saint Thomas d’Aquin et Fatback à Bernard de Clairvaux : le pari de l’élévation intellectuelle d’un côté, le retour à un engagement viscéral débarrassé de bavardage de l’autre. Deux manières d’approcher le dieu du Groove.

James Stewart & Marc Uhry