#40- Konono n°1 : Nlele Kalusimbiko

Une histoire de dingue. Quelles étaient les chances pour des joueurs de sanza du fin fond de la pampa angolaise d’enregistrer leur premier disque après 70 ans, de jouer avec Herbie Hancock, Björk, The Ex ?

Il faut imaginer l’Angola, le territoire le plus dépeuplé d’Afrique par la traite négrière, qui s’est ensuite trouvé sous le régime colonial délirant du Portugal sous la dictature de Salazar. Le Portugal avait décidé que l’Angola remplacerait le Brésil comme corne d’abondance. L’esclavage étant aboli, Salazar a introduit des travaux forcés pour tous, des impôts spéciaux, une interdiction de circuler la nuit, l’absence de services publics à destination des indigènes, bref un régime d’apartheid très dur.

Face à ce régime, comme ailleurs en Afrique en cette deuxième moitié du XXème siècle, divers mouvements indépendantistes glissent vers une résistance militaire, qui vire à la guerre civile entre eux et en 1974, l’indépendance est proclamée sous le feu des canons. Cela donnera l’occasion au Zaïre et à l’Afrique du Sud d’envahir le pays un an plus tard et de le laisser en proie à une guerre civile ravageuse jusqu’en 1992.

Voilà le paysage. C’est dans ce contexte que grandissent Mingiedi Mawangu et ses amis, dans le village de Damba, au nord de l’Angola, dans le groupe culturel des Bazongo. Lui, c’est un virtuose du piano à pouces, qu’on appelle ici Likembé et ailleurs Sanza. Il permet de parler aux ancêtres, mais aussi avec la communauté.

Mais dans ces années 1960, le monde fait de plus en plus de bruit, les voitures, l’industrie, les canons. Alors il faut parler plus fort. Et il faut aller à la capitale pour être entendus. Hors de question d’accéder à des micros bien sûr, alors ils bricolent des alternateurs de voitures accidentées, qu’ils branchent sur une espèce de gros mégaphone d’avant guerre.  Le son est complètement saturé, on dirait qu’ils ont inventé la pédale disto, mais ma foi, ça leur permet de se produire et de vivoter, pas plus mal que les autres indigènes. On les retrouve même sur une compil de musiques angolaises à la fin des années 1970. Mais d’autres versions de la légende disent que Mawangu est parti à 16 ans au Zaïre, où il aurait créé l’Orchestre Tout-Puissant Likembe Mingiendi (tiens, un autre orchestre tout puissant, après les voisins béninois du poly-rythmo dont nous avons croisé le chanteur Vincent Ahehehinkou et que nous retouverons bientôt…), Konono n’est qu’un tube dont la notoriété va écraser le nom du groupe et le n°1 ne sera rajouté que plus tard, quand fleuriront les groupes de sanza électrique à Kinshasa, pour rappeler leur antériorité.

Mais selon la version alpha de la légende, la situation devenant intenable en Angola, le groupe émigre à Kinshasa, où vit de longue date une importante communauté Bazongo.

Etonnamment, leurs sonorités un peu indus, un peu heavy metal, un peu hard tech sont rejointes par les esthétiques occidentales et il se retrouvent en tournée internationale avec les rockers de The Ex, qui leur rendent hommage à travers leur titre Konono Theme. Puis en 2003, près de quarante ans après la création du groupe, alors que Migiendi Mawangu fête ses 70 ans, Konono n°1 enregistre son premier album studio, Congotronics, qui sera encensé par le New York Times, par la BBC, par Pitchfork, par Björk, par Beck, par Animal Collective…

En 2007 leur album Live at Couleur Café est nommé aux Grammy Awards, Björk les invite sur le titre Earth Intruders, sur son album produit par Timbaland. Et puis c’est Herbie Hancock qui les invite sur un album où la chanson Imagine, qu’ils partagent avec Seal, Pink, Jeff Beck, Indie, Oumou Sangaré, obtient le Grammy de la meilleure collaboration pop. Migiendi a alors 78 ans.

Il a fini par se retirer du groupe, en 2009, laissant la place à son fils, qui décèdera en 2017, le petit-fils était prêt, mais le groupe s’est dispersé, d’aucuns parlent de pressions politiques. Les légendes n’ont pas besoin d’être factuelles ; les héros disparaissent au loin sans vraiment mourir.

James Stewart & Marc Uhry