Vincent Ahehehinnou est né juste après la Seconde Guerre mondiale. Même s’il a été initié très tôt aux rites Vaudoun et aux 12 rythmes des danses Fon, il n’a pas été hermétique à l’effervescence musicale qui a marqué la montée vers l’indépendance du Bénin, en 1960, alors qu’il n’a que 12 ans, et les années qui ont suivi.
Au Bénin, les brassages n’ont pas attendu la colonisation. Le peuple Fon a assuré son empire, le Dahomey, parmi les cultures Yoruba présentes. Les religions se fondent et les Orishas Yoruba que nous avons croisés au Brésil s’intègrent au panthéon Fon.
Tout au début, il y a Mewu, l’esprit incréé, la bienveillance, ce n’est même pas une entité douée d’intention, c’est le Dieu de Spinoza « l’ensemble de ce qui est possible. » D’ailleurs c’est encore le nom que les chrétiens du Bénin donnent à leur Dieu.
Ensuite, il y a les Lwas, qui ont été créés pour pouvoir communiquer avec les humains et se manifestent dans une pierre, un arbre, la foudre, l’écume d’une vague. Il y a Erzulie, déesse de l’amour ; Gu, le dieu de la guerre (notre vieil ami Ogoun aperçu sur les plages brésiliennes) , Zobla (l’intelligence et la réussite), Sakpata (la maladie et la guérison), Damballa (la connaissance), Hevioso (l’orage et la foudre). Et il y a Papa Legba, le dieu des croisements, l’opérateur téléphonique qui ouvre les canaux de communication entre les divinités et les humains, un porteur de clés, assimilé à Saint-Pierre dans les cultures syncrétiques. Yemenja, la déesse des mers et de la fertilité, dangereuse et solitaire est un peu à part. Tous ensemble, avec quelques monstres et les ancêtres, ils sont les « autres », les « vaudoun », ceux qui sont là mais qui ne se manifestent qu’à l’occasion de rituels nécessitant un fond musical. Déjà, la langue Fon, le fongbé, est une langue tonale : les mots n’ont pas forcément le même sens quand ils sont prononcés d’une voix grave, médium ou aiguë, pour vous dire la musicalité inhérente.
Vincent apprend les douze rythmes et danses associées, ce qui se joue lors des rencontres spirituelles, les rythmes des cérémonies royales, ceux des rites sociaux, ceux des communions mémorielles avec les ancêtres, toujours présents. Mais il apprend aussi ce qui se passe au loin et qui rayonne sur le monde, le jazz, l’intelligence moderne panafricaine que personne ne peut dénier, même pas le colon. Il apprend les efforts de réinvention, on ne peut pas partir de ce qui était antérieur, la coupure a été trop longue, trop forte, les mécanismes de domination trop intériorisés.
Alors Vincent joue le jazz, il écoute la musique du Ghana, du Nigéria voisin et sa mégapole Lagos, qui jouxte Cotonou et Porto Novo. Il a 16 ans et déjà on le voit, on l’écoute, à la basse et au chant, les musiciens du groupe phare du Bénin, l’Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou, le repèrent et deux ans plus tard, il en fera partie. On est en 1966, les Beatles n’ont enregistré leur premier album que depuis quatre ans, pour donner une idée.
Et en trois ans, ils absorbent James Brown, ils absorbent la pacheca afrocolombienne, ils absorbent l’évolution du high-life qui se mue en afro-beat. Mais ils restent résolument béninois, les rythmes Fon, les rythmes des rites vaudou.
Ils triomphent. Comme Elvis Presley, comme les Rolling Stones. Dans un monde où la notoriété passe par d’autres canaux qui ne ciblent pas la jeunesse consumériste blanche des Etats-Unis et de l’Europe occidentale. Mais ils triomphent grave.
Mais les contes de fées ont leur revers et les mesquineries familiales prennent le dessus sur les ambitions musicales et politiques. Au Bénin, politiquement, depuis l’indépendance, chaque année voit un coup d’état succéder à un autre. La promesse d’autonomie se mue en quête individuelle pour la domination. L’orchestre résonne avec cette actualité : Mélomé Clément, le fondateur du groupe n’a pas vraiment la bosse du commerce. Adissa Seidou, les « propriétaire » du concept veut le mettre à l’écart, mais Vincent, devenu l’incarnation visible du collectif, une sorte d’Orisha du concept de l’Orchestre, ne veut pas entendre parler de ce genre de saloperie et il quitte le groupe en 1972.
Pris dans l’échiquier complexe entre musique et politique au Bénin, il transforme tout ce qu’il possède en argent liquide et part en bus vers Lagos (Nigeria, à peine quelques kilomètres, capitale du Funk africain), pour acheter du matos et enregistrer un album solo. A la frontière, patatras, contrôle : les militaires le font descendre. Vu l’ambiance et la masse d’argent liquide qu’il a sur lui, il s’en débarrasse en jetant les rouleaux de pognon sur les genoux de sa voisine.
Mais les militaires ne le laissent pas remonter et le bus s’éloigne. Il marche, sans-abri et sans argent, en direction de Lagos, que faire d’autre. Dans la chaleur et la soif, il vit un mirage : la dame du bus sur laquelle il avait jeté tout son argent est descendue à l’arrêt suivant et elle l’attend pour le lui rendre.
Le mirage est bien réel et il enregistre cet album solo, avec un titre en anglais, celui que vous écoutez, en hommage à une amie. Il ne parle pas anglais, mais comme il le dit, les paroles sont assez simples pour s’en sortir avec son niveau d’école élémentaire.
Les contes de fées, comme les histoires vaudou, font passer les héros par des épreuves, mais peuvent finir bien. L’Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou lui proposera de reprendre sa place. Et après avoir été oublié, cet immense groupe sera exhumé et reprendra les tournées mondiales, à la manière d’un Buena Vista Social Club Béninois.
Les crises politiques béninoises se sont apaisées, la démocratie, au sens de la révocabilité du pouvoir est possible. Mais pour Jurgen Habermas, la démocratie est aussi la machine à instituer des espaces d’intersubjectivité : un collectif qui tient compte des individus, pétris des histoires individuelles et collectives.
L’Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou, qui revendique la polyrythmie vaudou. le funk, l’afrobeat, la pachenca, l’espace d’où l’on doit parfois partir mais où l’on peut aussi revenir, l’endroit où l’on peut être complètement soi dans l’interdépendance avec les autres, voilà bien peut-être une hypothèse démocratique habermassienne.
Vincent Ahehehinnou, on sait que tu es toujours en vie, et on t’embrasse fort.
James Stewart & Marc Uhry
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