Ghana, 1973.
Il y a 16 ans que le pays est devenu indépendant, ce n’est pas le premier pays d’Afrique à sortir de l’occupation coloniale, mais c’est important. Parce que le leader qui l’a conduit, Kwame Nkruma, est un leader du panafricanisme. En rattachant la Côte de l’Or à l’empire antique du Ghana, il affirme une logique panafricaniste, plutôt socialiste (le premier geste du nouveau président est de nationaliser les écoles, multipliant par sept le nombre d’enfants scolarisés, faisant du Ghana un pionnier avec 60% d’enfants scolarisés dès les années 1960).
Kwame Nkrouma est d’origine modeste et a pu suive un cursus scolaire parce qu’il a été repéré. Après avoir franchi toutes les étapes locales, il est allé se perfectionner à l’Université Lincoln, aux Etats-Unis, à partir de 1935. La circulation des corps noirs sur l’Atlantique n’est pas finie. Il y est resté dix ans et a été Président de l’association des étudiants africains des Etats-Unis et du Canada. Précisément là où une intelligentsia afro-américaine professe la réconciliation avec une identité africaine romantisée et globalisée dans le panafricanisme. Quand il revient, il fonde un parti indépendantiste, puis devient à 46 ans le premier président du Ghana, tout son discours concorde avec la vibration états-unienne et le Ghana devient un point de repère pour les afro-américains : le grand historien W.E.B Dubois s’y installe et prend la nationalité ghanéenne ; la poétesse Maya Angelou est venue y vivre ; Martin Luther King, Malcolm X, Mohammed Ali, Jay Z et tant d’autres se sont rendus au Ghana, quasiment en visite d’Etat. Stevie Wonder a officialisé sa citoyenneté ghanéenne en 2024. Parce que le Ghana est la figure de proue du post-colonialisme : Kwame Nkruma a organisé trois conférences panafricaines et créé un embryon d’union africaine avec la Guinée et le Mali. Une note de la CIA indique « Aucun autre noir africain n’aura autant agi contre nos intérêts. »
Mais comme toujours, dans les sous-bois de ce récit politique décolonial objectivé, les linéaments musicaux pullulaient depuis longtemps. L’histoire des grands n’est jamais que l’écume de structures plus profondes. Hegel croyait que c’est la raison qui coule comme une rivière vers la mer ; Marx croyait que c’était la lutte des classes qui traversait les époques, organisée selon les rapports de production. Nous, on ne sait pas ce que c’est, mais on décèle dans la musique les traces de ces structures profondes, qui déterminent autant qu’elles reflètent l’Histoire majuscule.
Déjà, depuis les années 1930, les marins cubains et américains, souvent afro-descendants, transportaient les premiers vinyles, les premiers chants, la soca, le calypso, les rythmes Yuruba transformés par l’esclavage et les rencontres, dans les ports du Golfe de Guinée. Là, ils rencontrent les musiciens des fanfares militaires pleines de cuivres, des guitares qui se jouent avec des sons secs et aigus à la manière de la sanza (le piano à pouces) à laquelle les musiciens sont initialement formés. Au Congo belge, cette rencontre donnera la Rumba Congolaise. Mais les premières terres traversées, lorsqu’on arrive de l’ouest, après les possessions françaises, c’est le Ghana (à l’époque on dit la Côte de l’or, mais ne nous emmerdez pas avec les anachronisme, on va finir par se perdre…). Au Ghana, ce sera la musique qui accompagne les réceptions coloniales et celles de la bourgeoisie locale, ceux qui mènent la grande vie, le high-life, en anglais.
Et pendant la Seconde Guerre mondiale, c’est par là, par la région de Kumasi que transiteront le matériel et les hommes des alliés mobilisés sur le front africain. Parmi eux, de nombreux musiciens, du jazz, du calypso. A ce contact, lors de soirées plus licencieuses, le high-life prend une nouvelle tournure, plus libre, plus contemporaine, plus apte à accueillir et célébrer la nouvelle réalité politique de l’indépendance. Comme la rumba congolaise, le high-life va devenir le porte-voix de l’indépendance, le ferment d’une identité à reconstruire après des siècles de colonisation portugaise et anglaise.
Mais le monde ne se divise pas entre gentils et méchants. Le pouvoir rend dingue, il brûle le cerveau. En 1964, Kwame Nkruma instaure un système de parti unique ; il est renversé par un coup d’état militaire en 1966, auquel succèdera un autre coup d’état en 1972, puis un autre en 1978.
Le panafricanisme a fait long feu, l’indépendance n’est pas synonyme de liberté et de pouvoir populaire, le Ghana n’incarne plus la promesse lumineuse du monde qui advient. Mais cette promesse demeure quelque part, dans la musique, où l’espoir, la colère et la noblesse d’âme trouvent refuge.
Alors quand le Black Masters Band (notez le miroir à la notion de « maîtres blancs ») explose en 1973, ce n’est pas simplement de la musique. Mais c’est de la sacrée musique.
James Stewart & Marc Uhry
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