#29- Roy Ayers : Chicago

 

Qu’est-ce que cela produit socialement, cette circulation des musiques selon des courants maritimes indifférents à l’organisation politique, ces hybridations rétives à l’organisation, à la stabilité, qui sont les conditions du pouvoir ?

Cela produit un arbre généalogique, une verticalité de filiations culturelles, toute une organisation sociale à l’intérieure de celles que nous observons, celles qu’on se raconte. Cet arbre se ramifie parmi nous, nous en apercevons les fleurs, un artiste par-ci, un titre par-là. Pourtant, nous sommes l’upside down [1], le monde d’en dessous de Stranger Things, perclu de laideur et de chaos, qu’une confrérie dédiée à l’harmonie habite aussi, la tête en haut et les pieds en bas. Nous ne savons pas les veines et les ligaments qui relient ces points lumineux. Pourtant, un petit garçon baigné de légendes du jazz deviendra à son tour à la fois le père de l’acid-jazz et l’un des trois musiciens funk les plus samplés de l’histoire du rap, avec James Borwn et George Clinton. La sève est transmise aux nouvelles ramures. Roy Ayers n’est pas une étoile, c’est une passerelle.

A Los Angeles, en cette fin des années 1930’s, le jeune couple Ayers vit une vie simple et pas si mal après tout. Il est gardien de parking, elle est institutrice. Mais il joue aussi du trombone et elle est pianiste. Le portail vers un tout autre ordre social. D’abord, ils vivent à South Park, Los Angeles, un petit quartier, de la taille de la Croix-Rousse, pas sexy, peuplé quasiment exclusivement d’afro-américains et de latinos. Dans les années 1940’s et 1950’s, c’est le cœur battant de la musique afro-américaine californienne. Où forcément, les gardiens de l’harmonie se croisent facilement.

Ils sont peu nombreux, les enfants de gardiens de parking, qui reçoivent pour leur 5ème anniversaire des mailloches de vibraphone offertes par Lionel Hampton ; un peu comme si Jésus venait lui-même t’offrir une médaille de baptême.

Alors bien sûr, enfant, il étudie le piano, l’harmonie, la flûte, la steel guitar, la batterie, la trompette, … Il chante aussi à la chorale. Il finira même par se mettre au vibraphone (et comment…) pour donner corps au cadeau prophétique de Lionel Hampton.

Roy Ayers etudie la théorie ed la musique au Los Angeles City College. Il ne faut pas romantiser la spontanéité, le génie ou la sagesse tellurique des profondeurs populaires : tous ces géants de la musique n’ont pas seulement appris la musique : ils l’ont étudiée, travaillée comme des forcenés. Ils disposent d’une palette immense, harmonique, rythmique, des progressions, ils savent qui a apporté quoi. Ils sont situés, lorsqu’ils explorent eux-mêmes une nouvelle pièce ; ils peuvent ne pas savoir où ils vont parce qu’ils sont solidement arrimés à l’histoire des musiques précédentes.

A 22 ans, il va sauter dans le wagon du post-bop, sans être trop fasciné par les expérimentations avat-gardistes. Au contraire, il rapproche son jazz de tout ce qui groove, un peu de jazz-rock façon Herbie Hancock, puis durant la décennies 1970, douze albums de jazz funk, dont plusieurs succès grand public (Everybody loves the sunshine ; Running Away). Et des musiques de films Blaxploitation, c’est aussi l’autre Isaac Hayes. C’est dans ce vivier que vont piocher les rappers des années 1980, 1990, 2000, pour en faire l’un des trois musiciens les plus samplés de l’histoire du rap.

Mais Roy Ayers ne se laisse pas assigner à un genre. A partir de 1979, toujours ce vortex atlantique, il accompagne Fela Kuti pour une tournée au Nigeria. Fela Kuti a quitté le Highlife pour inventer l’Afrobeat suite à une tournée aux Etats-Unis et la rencontre d’un panafricanisme romantisé, mais qui offrait une modernité et ouvrait la voie à une fierté noire post coloniale. Symétriquement, c’est en Afrique que Roy Rayers est allé chercher cet afro beat pour le ramener aux Etats-Unis. Une décennie, seulement avant encore un nouveau virzge radical et l’invention de l’acid-jazz.

Il a continué à tourner et à enregistrer jusqu’à 2020, avant de s’éteindre. Ou plutôt de passer le flambeau, de transmettre à son tour les mailloches de Lionel Hampton. Roy Ayers est un tunnel spatio-temporel.

[1] pour les mécréants qui ne croient pas à notre théorie des deux mondes, comment Diana Ross pouvait-elle raconter dans son tube sorti en 1980, le scénario de la série, quatre ans avant la naissance des frères Duffer, qui en sont les auteurs ?

James Stewart & Marc Uhry

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