#28 – Black Stalin : De Jam

Et on retourne à Trinidad, encore et toujours, avec Black Stalin, le Staline noir. Ce n’est pas lui qui a choisi ce nom, c’est un autre chanteur, pour taquiner son Calypso particulièrement véhément sur l’impérialisme, le colonialisme, les Européens, mais aussi le personnel politique local. Pendant que le Calypso s’éparpillait en diaspora et fécondait toutes les musiques caribéennes, américaines, ouest-africaines, il se régénérait aussi à sa propre source : Trinidad & Tobago.

A la différence d’autres figures croisées jusqu’ici, Black Stalin n’ira pas faire carrière à l’international, mais évoluera lentement dans l’écosystème si spécifique du Calypso.

Adolescent, il s’implique plutôt comme danseur de Limbo, mais il commence à chanter en 1959, à dix-huit ans. Il se produit alors à la Salle du Bon Pasteur (Good Shepherd Hall) de Sainte-Madeleine, ce qui est le plus grand titre de gloire de cette modeste annexe paroissiale, pour en donner la portée. Il n’intègrera une « tente à Calypso », qu’en 1962. Ces Calypso tents, sont héritées de tentes montées à la hâte, en période de Carnaval, pour accueillir des spectacles, en particulier les chanteurs et musiciens de Calypso. Avec le temps, elles ont migré vers des conditions plus robustes, transformant des cinémas, des hangars, des garages, à la saison du carnaval. Elles sont rivales entre elles et bien sûr, l’écurie musicale est leur principal argument commercial.

Celui qui s’appelle encore Leroy Calliste intègre donc une tente, celle de la South Brigade. Cinq ans plus tard, il rejoint la Kitchener’s Calypso Revue Tent, qui lui ouvre la possibilité de participer au tournoi de Monarque du Calypso. Il lui faudra douze ans, pour emporter le titre en 1979, à 38 ans, lorsqu’il rejoint la Mighty Shadow’s King of the Wizzard Tent. Mais ce monarque arrivé tardivement sur le trône ne se laisse pas facilement renverser et il sera consacré quatre autres fois, en 1985, 1987, 1991 et 1995. C’est de là qu’il rayonne, et c’est cet impérium local qui le fait briller jusqu’au-delà des mers. Quatre ans plus tard, consécration ultime, Black Stalin est consacré Calypso King of the World, notamment pour son titre Wine Boy, qui tacle l’homme politique trinidadien Dhanraj Singh. Le Calypso, c’est sympa, c’est entraînant, mais toujours, toujours, ce côté primesautier sert de paravent à une critique sociale acerbe, et c’est autant la musique que la désignation des injustices et des excès, qui réunit les communautés.

Avec une telle consécration, l’Etat trinidadien a fini par lui rendre les honneurs, quelques médailles du colibri et doctorats honoris causa d’universités locales. Est-ce vraiment une bonne chose, que cette reconnaissance par ceux-là mêmes qu’il a dénoncés pendant des décennies ? Peut-être un peu de paix, après des années de combat, entre le pouvoir et la résistance, qui se retournent pour regarder le chemin parcouru ensemble, face-à-face, laissant la place et le soin aux générations qui suivent de reprendre le flambeau de combat entre le pouvoir et la justice.

 

James Stewart & Marc Uhry

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