Il faut qu’on vous raconte un peu l’histoire du Gwo Ka, l’histoire des Mas a Pô.
Guadeloupe, XVIIème siècle. Les plantations s’industrialisent, l’esclavage s’intensifie. Les esclaves arrivent avec leur culture musicale et spirituelle. Chaque tambour parle à un Dieu, les polyrythmies forment une langue, elles passent des messages. Alors le Code Noir, qui donne un cadre légal à l’esclavage interdit les percussions. Les esclaves recomposent les fonctions rythmiques par la voix, cela s’appelle le Boulaguèl. Ils inventent un langage codé, qui leur permet de communiquer entre eux, de conserver une mémoire parallèle à l’Histoire que les dominants veulent raconter. Ils continuent comme ils peuvent à parler à leurs dieux déguisés en saints chrétiens ; ils continuent à parler entre eux et persévèrent à être eux-mêmes par le Gwo Ka. Ce Ka, ce tambour qui fait ce qu’il peut pour subsister.
De leurs côtés, les fugitifs et les noirs libres, ont recomposé les tambours des origines. Ils récupèrent des tonneaux, qu’ils couvrent de peaux de cabri. C’est le Ka.
Avec le Ka, par sept rythmes, tu peux quasiment tout dire : avec le Léwoz — rythme guerrier, rassemblement nocturne, espace d’expression totale. Le Kaladja — chagrin, douleur, introspection. Le Toumblak — amour, séduction, fertilité. Le Graj — travail, gestes du manioc. Le Woulé — valse piquée, danse avec foulard. Le Padjanbèl — travail agricole, effort collectif. Le Menndé — carnaval, évasion, énergie collective. Autour d’un chant responsorial où la foule réunie en rond, signe d’égalité, reprend le chant lead. Depuis dix ans, le G’wo Ka est inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco. Alors qu’il a été interdit en France jusqu’à 1974. Le passé colonial a une furieuse tendance à bégayer au présent et le Gʻwo Ka lui fait face. Ce n’est pas un genre musical, c’est un vecteur d’identité, de mémoire, de lutte.
Et dans cette Guadeloupe, comme à Trinidad, comme au Brésil, c’est lors des carnavals, rare occasion de célébration, que se forge l’identité collective. Entre l’Epiphanie et le mercredi des cendres, les « déboulés » sont des sortes de batucadas guadeloupéennes : des sorties nocturnes, collectives, au son des percussions. Depuis les années 1970, face à l’exotisation du carnaval, les guadeloupéen.ne.s se sont ressaisi de sa dimension identitaire et sociale, à travers les Màs à Pô : des collectifs aux corps peints, aux rares vêtements faits de végétaux et de détournement d’objets de récup. Ils renouent ainsi avec leur histoire et leur condition coloniale. Dans une Mas, on trouve des enfants de 3 ans et des anciens de 90 ans. C’est aussi une affaire de transmission et de partage.
Voilà, Mas Ka Klé. C’est plus qu’un groupe, c’est une Mas. C’est un collectif aux contours imprécis, vaste, c’est un projet culturel, commencé en 1999, c’est un musée oral, qui garde les liens avec l’Afrique, qui sanctuarise le Lakou, là où se réfugiaient les marrons et qui a forgé une partie de la culture guadeloupéenne, notamment musicale.
François Mitterrand avait un jour taquiné Bernard Lavilliers : « alors toujours dans les causes perdues et les musiques tropicales ? »
Et bien oui, particulièrement en France, les causes perdues et les musiques tropicales, l’histoire écrite par les vaincus, sont l’indice du décalage entre notre récit démocratique républicain avec la réalité profonde de son exercice.
James Stewart & Marc Uhry
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