« Alice ne tombe pas dans le grand arbre : elle voyage. » Comme le personnage du pays des Merveilles, où l’enchantement coïncide avec le cauchemar, Alice Mc Leod, épouse Coltrane, a transformé ses chutes en exploration.
C’est encore à Detroit que tout commence, à partir de 1937, quand apparaît la cinquième des six enfants du couple Mc Leod, qui dirige l’église du Mont de l’Olivier, lui le prédicateur, elle chante et joue du piano.
La petite fille suit des études classiques d’orgue et d’harmonie, puis de harpe, qu’elle délaisse pour le très tendance vibraphone. Dotée d’un chouïa de tempérament, elle part à 21 ans à Paris, pour étudier le piano-jazz auprès de Bud Powell. Pas commun. Elle se fait embaucher comme pianiste de Terri Gibbs, épouse un chanteur de passage, divorce dans la foulée, mais avec une fille à élever.
En tournée avec Terry Gibbs à New-York, elle rencontre John Coltrane, elle a 24 ans, lui dix de plus, c’est le coup de foudre. Ils se marient en 1965 et ont trois enfants coup sur coup, ce qui n’empêche pas John Coltrane d’embaucher sa femme comme pianiste dans sa formation : ils sont amoureux, parents, collègues et explorateurs de musique. Coltrane est l’un des musiciens les plus importants du XXe siècle. Depuis qu’il s’est débarrassé de ses multiples addictions, qui l’ont fait virer des orchestres de Dizzy Gillespie et de Miles Davis (qui n’en manquait pourtant pas…), il conçoit sa musique comme une spiritualité, qui l’encourage à révolutionner le son, la tessiture du saxophone, les harmonies, le rythme, la technique. Avec Alice, il a enfin trouvé quelqu’un à sa hauteur.
Pour s’ouvrir, pour grandir, la musique doit s’hybrider, le couple Coltrane le sait et si la musique est une spiritualité, il faut s’ouvrir à d’autres spiritualités. Le premier enfant est prénommé Ravi, signe de leur intérêt pour l’Inde, ses philosophies et ses musiques. John souhaite profiter des talents de harpistes d’Alice pour élargir sont champ lexical à ces influences orientales. Mais avant qu’elle ne soit livrée, après un enchaînement de disques en dix ans qui révolutionnent la musique et marqueront plusieurs générations, Coltrane meurt d’un cancer à 40 ans. Alice a 30 ans, elle est veuve avec 4 enfants.
Elle poursuit la quête musicale et spirituelle et introduit la harpe dans ses albums dont elle est désormais leader et où elle organise la rencontre du jazz modal et des musiques indiennes. Mais nouveau drame, son plus jeune fils John Coltrane Jr meurt dans un accident de voiture. Nouvelle chute, nouveau voyage, elle se convertit à l’hindouisme, se retire du monde et ouvre un ashram en Californie, en 1983. Sa conversion la fait évoluer vers un style qu’elle qualifie d’extatique, sur quatre albums de 1982 à 1995, qui sont à l’origine des musiques destinés à accompagner les rites de l’ashram. Elle réapparaîtra une fois sur scène, en 2004, avant de s’éteindre d’une insuffisance respiratoire, à 69 ans.
Entre le décès de son mari et celui de son fils, Alice Coltrane a poursuivi son exploration à travers de nombreuses collaborations. Ici, elle joue avec Joe Henderson, pas le plus connu, mais enfin on peut imaginer qu’en matière de saxophoniste, Alice ait pu être un tout petit peu exigeante.
Drôle de zigue, ce Joe Henderson. Il a grandi dans une famille de 15 frères et sœurs, ça en fait des goûts musicaux pour être influencé. Et dans l’Ohio qui plus est, où on écoute autant de country de culs-terreux blancs que de jazz urbain noir. Il est touche à tout par nature, commence dans la hard bop, glisse rapidement vers le latin jazz avec un premier album chez Blue Note, Standard Blue Bossa, qui devient immédiatement culte à sa sortie en 1963, quand Joe n’a que 26 ans), puis vers un jazz-fusion assez électrique, incorpore donc des instruments inhabituels comme cette harpe d’Alice Coltrane.
L’ouverture stylistique ne fait pas perdre le cap politique ; les albums s’intitulent Power to the People ; If You’re Not Part of the Solution, You’re Part of the Problem ; In Pursuit of Blackness ; Black Is the Color.
En revanche, l’ouverture d’esprit à des expériences musicales nouvelles peut conduire vers des marécages où il ne fait pas bon traîner. C’est ainsi que Joe Henderson s’est retrouvé quelques mois membre du groupe de rock psychédélique Blood, Sweat and Tears, avant de conclure que la consternante pauvreté musicale ne justifiait pas d’accepter un contrat mirobolant. Il est mieux avec Miles Davis, Herbie Hancock, à enseigner le jazz en Californie, à enregistrer, à tourner. On le connaît moins que d’autres, mais c’est lui que Bill Clinton invite à jouer sur scène le soir de son investiture, en 1993.
Lorsqu’il s’éteint à 64 ans, en 2001, il laisse 31 albums perso et 114 en tant que sideman. Ce n’est pas parce qu’on aime l’hybridation qu’on a le temps de composer avec la médiocrité.
James Stewart & Marc Uhry
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