Les musiques descendant du commerce triangulaire et de l’esclavage aux Amériques et dans la Caraïbe sont un delta aux ramifications innombrables, et qui par proximité, éveillent les bras voisins, un peu comme dans le jeu de la vie de Conway, chaque pixel allumé allume le voisin.
Et de manière fractale, à l’intérieur de ce delta de musiques, le Jazz est lui-même un delta de musiques aux ramifications innombrables et qui par proximité, éveillent les bras voisins et se contaminent en boucles de rétroaction positives : l’hybridation d’un genre influe sur le genre influencé dans un mouvement d’amplification, d’élargissement de chaque bras du delta, qui revient se jeter dans un autre, qui revient se jeter dans le premier.
Nous avons effleuré le Be Bop, une intellectualisation savante du jazz. Nous avons aperçu au loin le nu-jazz scandinave, qui en est un enfant quasiment biologique. Nous avons croisé quelques figures actuelles, qui y inoculent des éléments de rap, de classique, d’électro. Toujours avec des questions d’identités, de lutte sociale, toujours une hybridation des musiques, pour revisiter les mêmes questions, les mêmes colères, les mêmes paradoxes. Un bras de fleuve musical et politique, qui se jette dans un autre, qui se jette dans le premier.
Tou cela remonte à loin. L’Histoire majuscule qui a besoin de dates, qui se pense en intervalles, comme la musique classique, fait naître le jazz à la fin du XIXème siècle. Il y a en tout cas une conjonction, une hybridation : les anciens esclaves des champs de coton et de tabac trimballent leur field hollers, qui se réinventent aussi dans les travaux forcés des pénitenciers. Ils croisent ceux qui se sont saisi des guitares espagnoles des prédécesseurs mexicains et qui ont adapté ces plaintes en blues. Et puis il y a eu la guerre sécession, ses musiques militaires, ses cuivres, ses instruments à hanches, ses tambours. Tellement que les instruments ruissellent littéralement à la fin de la guerre et sont accessibles aux pauvres. Il y a aussi une culture classique, chez certains artistes. Scott Joplin, le compositeur qui incarne le ragtime a aussi composé des opéras. Il y a le piano-bar des saloons.
A l’âge d’or des bateaux à roues à aube, et avant le développement encore balbutiant du chemin de fer, les échanges commerciaux et les circulations humaines se font avant tout par voie fluviale. L’histoire musicale est un fleuve, disions-nous, mais c’est physiquement très vrai. Toutes ces histoires musicales, ces compétences complémentaires descendent de l’immense bassin versant du Mississippi et convergent vers l’embouchure : New Orleans.
Là, les fonctions musicales coexistent un temps, voisinent sans trop se fondre : les fanfares, les pianistes, les musiciens classiques, les chants de douleur. Mais à partir de 1890, les lois ségrégationnistes, dites Jim Crow (l’équivalent caricatural raciste de notre Banania), confinent les musiciens et auditeurs noirs ensemble. Les musiciens professionnels noirs ne trouvent plus de travail et se font embaucher dans les fanfares et tout s’entrecroise. Avec la diversité des ingrédients, il ne pouvait éclore qu’une infinité de nuances et d’expériences. Et à l’issue de la Première Guerre Mondiale, il s’est passé ce qui demeure le grand mystère de tout notre périple estival – et qui nous concerne au premier chef. La multiplication des salons, des clubs, des lieux de fête et de danse est l’occasion d’une adoption massive des musiques et danses noires par la jeunesse blanche qui en a pourtant été ségrégée. Les « flappers » dansent le cakewalk et le shimmy et écoutent du jazz, ce qui l’entraîne, le développe, il part à l’Est, à l’Ouest, au Nord. La radio le porte dans le monde entier. Il faut imaginer que lorsque Django Reinhart adapte le jazz à sa culture manouche, dans une banlieue parisienne de misère, il n’y a pas trente ans que les musiques noire de New-Orleans se sont fondues dans une prétention au confinement racial.
Comme une pompe à air qu’on aurait comprimé trop fort, le Jazz est sorti de sa boîte de confinement et a éclaboussé le monde, avalant tout sur son passage, grossissant de chaque rencontre, comme une évolution de Pokémon. Mais les modes le figent. Le succès de Louis Amstrong va imposer la figure du big band et remplacer l’improvisation collective permanente par un tour de rôle de solos. Puis le swing va stéréotyper un tas de progression. Alors les musiciens, saoulés d’être contingentés, se retrouveront après leurs performances métronomiques (after hours), pour improviser en totale liberté et en toute virtuosité. A New York, les rois de l’exercice sont Theolonious Monk, Dizzy Gillespie, Charlie Parker. Ils veulent explorer leur patrimoine musical comme la musique contemporaine explore le patrimoine classique. Le Be Bop est une démarche intellectuelle et politique, autant qu’une évolution stylistique.
C’est dans ce contexte que nait et grandit Phil Ranelin, qui vient de fêter gaillardement ses 87 ans. Quand tu nais et grandis à New-York, dans les années 1940, le Be Bop coule dans tes veines. Mais lui n’a pas non plus envie de s’enfermer dans les genres qui le précèdent. Il déménage à Detroit dans les années 1960’s où palpite un nouveau coeur noir, celui de la Motown, où il devient musicien de studio et enregistre avec tout ce qui compte alors, comme le jeune prodige Stevie Wonder. Mais parallèlement, il monte dès 1971 un ensemble d’avant-garde jazz, The Tribe, motivé autant par l’exploration musicale que par l’engagement sur les questions sociales et raciales. Et il monte The Tribe Records, pour être autonome sur les questions de production, la maitrise des moyens de production par les travailleurs est une finalité et un moyen de la révolution. Malgré de nombreux disques et collaborations, il n’a pas vraiment connu de succès grand public, mais a été redécouvert par les collectionneurs de rare groove, qui lui ont conféré une aura particulière. En a-t-il profité pour faire valoir l’unicité de son style ? Non, il en a profité pour enregistrer avec les Red Hot Chili Peppers.
Parce que la fin de l’hybridation, c’est le début de la mort.
James Stewart & Marc Uhry
