Là encore, les circulations défient les stéréotypes. Angel Bat Dawid nait à Atlanta à l’automne 1979. Rapidement, ses parents déménagent à Louisville, toujours dans le Sud, d’où son père est originaire.
Mais les parents d’Angel font partie des quelques dizaines de milliers de Black Hebrew Israelites. C’est une histoire qui remonte aux temps de l’esclavage, où l’histoire d’hébreux tenus captifs loin de leur pays d’origine éveille un certain mimétisme avec la situation des esclaves. Pour certains, au pied de la lettre, les noirs sont les hébreux de l’histoire et Jésus une sorte de diable blanc venu faire triompher le règne du mal, la preuve, les maîtres blancs sont chrétiens et n’aiment guère les juifs. Et d’ailleurs, ces juifs d’Ethiopie, ces Fellashas qui descendent des amours de la reine de Saba et du Roi Salomon. Et d’ailleurs, ce roi Ethiopien annoncé par Marcus Garvey comme le nouveau lion de Judée… Alors ils s’éparpillent à l’américaine en une myriade d’églises aux contours et récits tous différents, aux horizons messianiques différents : certains prônent le retour en Israël, prendre le pouvoir aux faux juifs blancs. D’autres militent pour une autonomie si le territoire Etats-Uniens, un renversement de l’ordre diabolique. D’autres enfin prophétisent un retour en Afrique. On ne sait pas à quelle église appartiennent les parents d’Angel, mais de fait, c’est au Kenya qu’ils ont embarqué leur fille de 6 ans.
Après quelques années, c’est une adolescente qui rentre à Louisville, avant qu’un nouveau coup de volant leur donne la direction du nord, l’étoile polaire des noirs du Sud : Chicago.
C’est une jeune fille bien sous tout rapport qui étudie la clarinette en musique classique à l’Université Roosevelt, mais au pays de la liberté, où l’on est aussi responsable de ce qui nous arrive sans qu’on y puisse rien (attention, modèle politique contagieux… ), elle doit interrompre ses études suite à un problème de santé et prendre un boulot de vendeuse à plein temps, pour payer ses factures médicales.
Elle occupe des boulots alimentaires pendant 15 ans, en faisant un peu de musique comme elle peut, puis n’y tenant plus, en 2014, à 35 ans, elle prend le risque de casser son « 401(k) », pour se consacrer à la musique. 401(k) est le registre du code fiscal, qui organise la retraite par capitalisation. Angel n’avait pas les moyens de mettre de l’argent de côté. Elle a pris l’argent de sa future retraite pour l’investir dans la musique, dans un pays où le minimum vieillesse n’existe à peu près pas – ok, cela dépend des Etats et l’Ilinois n’a pas la pire protection sociale. Mais enfin, c’est dire l’intensité du désir.
Elle s’implique rapidement dans des collectifs musicaux ambitieux dans leur qualité, leur recherche, la diversité des esthétiques mobilisées, mais aussi la manière de faire. Elle créée par exemple, The Participatory Music Coalition, elle explore toutes les racines des musiques afro-descendantes, son expérience africaine, son expérience du sud et du nord, son expérience de musicienne classique, lui ouvrent des horizons, des manières nouvelles de raconter une histoire ancienne et complexe. Elle joue de la clarinette, du piano. Elle est parfois DJ. Elle fouille dans le passé, mais explore aussi des nouvelles voies présentes. Elle a 40 ans, lorsqu’elle sort en 2019 son premier album, Oracle, dont l’extrait en écoute ici est tiré, qui rencontre immédiatement un fort retentissement. Elle est immédiatement l’invitée du Hyde Park Jazz Festival. Elle compose une œuvre pour une installation de Yoko Ono à Chicago. Elle part en tournée internationale avec un septet composé de ses ami.e.s, Tha Brothahood, dont l’album live est classé dès 2020, parmi les meilleurs albums jazz, dans le classement très sélectif de la National Public Radio. Angel n’a pas mis un pied dans le petit club fermé des jazzmen qui se démarquent : elle a sauté à pied joint sur le podium avec un son à elle, singulier, mais nourri de tout.
En un an, en 2020, elle anime une émission de radio, enregistre un album avec l’artiste sonore Oui Ennui, devient clarinettiste du Black Monument Ensemble, anime des soirées comme DJ, participe à l’album du pape de l’électro Jazz, le néerlandais Nicholas Jaar.
L’année suivante à peine, en 2021, elle sort un deuxième album, qui poursuit – selon son expression- l’exploration archéologique des musiques afro-américaines, Hush Harbor Mixtape No. 1: Doxology. Les hush harbours, les « ports des chuchottements », étaient des rassemblements des esclaves qui perpétuaient leurs cultes et leurs traditions, clandestinement.
Angel tourne dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, géographiquement, historiquement, musicalement. Elle est une fille de la clandestinité, de l’affirmation, de la contre-culture assez vaste pour accueillir la culture légitime, mais sans s’y plier, en lui faisant une juste place, une place qui va contre l’ordre du monde mais dans l’ordre des choses. C’est la force de l’héritage de la clandestinité, la doxologie. Etymologiquement, la loi de l’ordre, qu’elle associe à l’héritage clandestin.
Alors elle remixe déjà ses œuvres de jeunesse, un bidule de 2019, qu’elle bricole avec un musicien énorme et centenaire, pour de vrai, Marshal Allen. Elle intitule sa dernière livraison Requiem for Jazz, un drôle de titre qui entérine la mort du jazz, le principe de vie : une mort qui ouvre la possibilité de la vie suivante.
La seule vie possible, une circulation, une hybridation, mais toujours dans le sens inverse des aiguilles d’une montre.
James Stewart & Marc Uhry
