Quand le vent porte les graines, va savoir où elles choisiront de germer et de muter. Un des phénomènes surprenant de l’histoire du jazz est l’effervescence scandinave qui a ouvert des voies complètement neuves.
A l’origine de cette hstoire, il y a l’installation en Suède et en Norvège d’un géant mal reconnu aux Etats-Unis, George Russel, qu’il faut un peu présenter pour élucider ce « mystère » du jazz scandinave.
Le petit gars de l’Ohio comprend qu’il se passe quelque chose à New-York en entendant Roud Midnight, de Thelonius Monk. Il y fonce rejoindre la petite bande des Charlie Parker, Dizzy Gillespie, Bill Evans, Miles Davis…
Grâce à une première hospitalisation en 1940 pour tuberculose, il rencontre un arrangeur qui l’ouvre à la théorie musicale. En 1945, une seconde hospitalisation lui permet de formaliser sa théorie : le « concept lydien d’organisation tonale de la musique. »
Cette approche tonale plutôt que chromatique ou diatonique va fortement influencer John Coltrane, Miles Davis (sur le mythique album Kind of blue), Eric Dolphy et d’autres.
L’orchestre de Dizzy Gillepsie rend populaire sa composition Cubano Be, Cubano Bop, qui entrecroise jazz et musiques afro-cubaines : c’est l’invention du Latin Jazz. En 1959, son album New York, N.Y. réunit Coltrane, Bill Evans, Max Roach, derrière le chanteur et parolier Jon Hendricks, qui conte plus qu’il ne chante, jetant les bases du slam et du rap, avant les Last Poets ou Gil Scott Heron.
Il joue, il enregistre, il influence, mais sa reconnaissance reste infime comparée à celle de ses comparses. Alors à l’occasion d’une tournée européenne en 1964, il boude, il ne rentre pas et s’installe en Scandinavie.
Là il transmet sa théorie musicale, qui permet d’utiliser tout le vocabulaire du jazz, en réinventant complètement la grammaire. Quand la plupart des artistes européens respectent scrupuleusement et avec talent les prescriptions des monstres sacrés, lui invite à ouvrir, à croiser le jazz avec les modes propres au folklore scandinave, avec les silences et les échos des longues nuits. Jan Garbarek, Terje Rypdal, Jon Christensen vont comprendre cette invitation à l’hybridation, avec lui-même s’il ne restera que 5 ans en Scandinavie, ils vont s’ouvrir à la musique concrète, aux musiques électroniques et irriguer le monde de leur Nu-jazz.
Un an après la bouderie européenne de George Russel, naissait Lassi Lehto, que ses camarades de classe surnomment Jimmy, en raison de sa vague ressemblance avec un chanteur. Et alors lui, c’est un sacré truc.
Imbibé de cette culture d’ouverture musicale, de réconciliation des mondes, il commence par la musique industrielle et sort un premier album à 23 ans puis un autre quatre ans plus tard, avec le même groupe, Jimi Tenor and his Shamans. Puis il bifurque vers une carrière solo et électro, avec l’album Sähkomies, enregistré en 1994 dans son petit appart à New-York, sur des instruments électromécaniques bricolés main, qui lui valent un joli petit écho dans le monde émergent de la lo-fi, au point d’être programmé à la love parade de Berlin, la Mecque de l’électro.
Mais nouvelle décennie, nouvelle musique, il se tourne vers l’afro-jazz auntournant de l’an 2 000, puis à partir de 2010, il y apporte une dimension qu’il appelle cosmique, en travaillant beaucoup les harmoniques, jusqu’à son dernier album, July blue skies, en 2025, aux lignes mélodiques époustouflantes.
En plus d’être virtuose dans tous les styles de musiques, il bricole des instruments, il est photographe, réalisateurs de films et de clips, et dessine lui-même les costumes scintillants et futuristes qui le suivent sur scène.
Voilà ce que sont les enfants vikings de la circulation des musiques noires sur l’atlantique.
James Stewart & Marc Uhry
