A New York, l’effondrement de deux tours fait un bruit si assourdissant qu’il éclipse l’autre grand coup de tonnerre, celui qui éclate sur le Côte Ouest. Des angles sans bords, Angles Without Edges.
Voilà comment se présente ce projet, le Yesterdays New Quintet, qui conformément à la promesse du nom, propose une formation jazz classique, peuplée de fantômes amicaux et familiers, mais traversée d’une vibration qui n’appartient qu’à son temps : des prods de rap composés comme des symphonies. Les machines deviennent des instruments, dont on ne joue pas seulement, mais avec lesquelles on compose, on réfléchit. Une exploration savante du rap, comme le Be Bop a été une exploration savante du jazz ou comme Arthur Schönberg a pu le faire avec la musique classique. Des boucles qui gonflent comme un torent sous l’orage, l’impression que Tchaïkovski ou Dizzy Gillespie se sont glissés à l’intérieur d’une TB303. Le Be Bop du Hip-Hop.
Ce quintet de rap free jazz insttumental est constitué de Monk Hughes, Ahmad Miller, Joe McDurfey, Malik Flavors et Otis Jackson Jr. Cinq musiciens jusqu’ici inconnus au bataillon.
Ce sont 4 pseudonymes et le vrai nom (Otis Jackson Jr) d’un DJ, producteur et rapper de 27 ans, Madlib, qui avait sorti l’année précédente un album remarqué, The Unseen, le bien nommé, sous encore un autre pseudo : Quasimoto.
Certains naissent dans des familles de boulangers ou d’agriculteurs ardennais et reprennent l’exploitation familiale. Madlib est lui né dans une famille de musiciens californiens, bad luck. Ses parents Otis et Dora, et surtout son olcle Jon Fadis, un trompettiste qui a joué avec Liolel Hampton, Charles Mingus, Dizzy Gillepsie (tiens donc…). Il est surtout connu pour être un grand théoricien de l’enseignement de la musique. Même le petit frêre d’Otis, Michael, deviendra le rapper Oh No.
C’est donc dans cette famille qu’apparait Otis-Madlib, le 24 octobre 1973, dans la petite ville côtière d’Oxnard, Ventura County, à une centaine de kilomètres au nord de Los Angeles, où il va sampler son premier morceau à 11 ans et apprendre à manier claviers, synthétiseurs, guitare, platines, saxophone, sampler, chant, bass, batterie, percussions, flûte… Et connaître la musique, comprendre la musique, adopter une posture rigoureuse de recherche, d’enquête, d’effort sur soi pour ne pas sombrer dans la contemplation de ses propres ornières érigées en étendard, l’enclos à bovins qu’on appelle une signature.
Ecléctique et insaisissable, il change de nom à chaque projet, chaque collectif, chaque concept. Son premier album est sorti en 1999 avec ses potes de jeunesse du Lootpack. On le retrouve 2004, il coopère avec MF Doom sur le remarqué Madvillainy, sous le nom partagé de Madvillain.
Entre temps, le vrai tournant, c’est ce Yesterdays New Quintet où il apporte un tel vent frais sur le jazz, si modernement savant, que le légendaire label Blue Note, lui ouvre ses archives, pour lui proposer de composer des morceaux à partir de samples piochés dans ses milliers de titres. Cette immersion se concluera par une merveille d’album, Shades of Blue (2003).
Insaisissable, il retourne au au rap, pour quelques aventures solo, mais surtout collectives : Melvin Van Peebles, Percee P, De La Soul, Talib Kweli, Erika Bahdu,… Avec le Jazzman Ivan Conti il s’ouvre aux influences brésiliennes, pour son Madlib Medecine Show vol.2. Il retravaille aussi des musique Bollywood. Et ses doubles imaginaires du quintet poursuivent des carrières solo en jazz plutôt free, chacun avec son identité propre. La carrière de Madlib devient aussi labyrinthique que la série BD Donjon.
Dans plusieurs films de David Lynch, les actrices et acteurs changent de personnage en cours d’histoire, c’est ce qui leur permet de rester des sujets et de ne pas être écrasés par les projections, réduits aux parois d’un personnage qui n’existe que pour et par les autres. Le transformisme est un antidote aux pièges du succès. C’etait le nom de son tout premier album acec le Lootpack : The Antidote. Il a de la suite dans les idées…
Désormais plus composite que Fantomas, Madlib peut se permettre de laisser des traces, et elles sont de plus en plus visibles. En 2013, il compose le générique du documentaire consacré à A Tribe Called Quest, il travaille avec Snoop Dog sur Cadillac. Puis viennent Kanye West, Jay-Z, Kendrik Lamar,… Nous autres les ordinaires, on ne le connait pas trop, mais ceux qui ne peuvent pas se permettre de se planter ne se trompent pas.
Féris Barkat, le fondateur de Banlieue Climat disait récemment : « la seule manière de devenir libre est d’échapper aux zones d’assignation qui nous sont destinées. de devenir insaisissables. » En banlieue comme en musique.
Insaisissable et inarrêtable, ajouterait sans doute Madlib.
James Stewart & Marc Uhry